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Lyréalisme
S'il fallait
désigner d'un seul mot la prose de Pierre Mérot, un
mot qui bien entendu ne serait pas à la hauteur, rêvassant
sur le titre de son dernier roman, on pourrait l'affubler du néologisme
flamboyant de « lyréalisme ». On se justifierait
en soulignant que son style réussit un hybride de lyrisme
échevelé et de réalisme glacial. Toucher à
la singularité d'une écriture, hélas, n'est
pas donné au premier concept venu...
Pourtant, si
l'on s'écarte des confuses définitions de style, il
ne reste pas grand chose de ce récit : autant le dire clairement,
portée par une intrigue dérisoire (un auteur essaye
de pondre un roman pour la rentrée littéraire, roman
« réaliste » selon le souhait de son éditeur)
la construction du livre, sans perspective lisible, souffre d'un
essoufflement chronique que ne soulage guère la distribution
en chapitres. Il est en outre quelques topos d'une certaine écriture
contemporaine française dont on se passerait volontiers :
récit grotesque de la remise d'un prix littéraire,
jeu de « saurez-vous-reconnaître-l’écrivain
célèbre-caché-dans-cette-page ? », et
d'autres motifs liés au microcosme éditorial français,
qui n'ont rien d'intrinsèquement indignes mais peuvent produire,
disons... un léger effet de lassitude, pour ce qu'ils n'ont
pas suscité que des chefs-d'oeuvres (« effet Angot
», pour les spécialistes).

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Dans
son dépeçage méthodique des Mammifères,
paru en 2003 (et publié en poche chez J'ai Lu ), l'auteur
échappait à (ou transcendait ) ces petits défauts
en ayant plus élagué sa matière intime,
faite d'inconsolables et magnifiques propos de bistrots. Sans
doute peut-on en concevoir quelque regret. Sans doute. Cependant,
les années passent et nous nous enfonçons toujours
un peu plus loin dans la nuit : rien d'étonnant si,
au bout des comptoirs, la parole de nos écrivains et
de nos ivrognes se désordonne, s'outre, s'égare
infiniment. Il y a une éternité, semble-t-il,
que le « réalisme » le plus juste, consiste
à ruer dans les brancards de notre monstrueuse époque,
creuser notre manque d'amour à coups de métaphores
brûlantes : «Nos conversations étaient
proches du vide. Les bières s'accumulaient, les veines
étaient des mèches acides et enflammées.».
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Nous
sommes avertis dès la première ligne (« Au
risque de passer pour un plagiaire, je peux dire que ça a
débuté comme ça. »), le ton de ce
livre sera plus célinien que jamais et cette filiation assumée,
digérée, permet paradoxalement à Pierre Mérot
de libérer les vannes de sa voix singulière, cette
ironie profonde et chaude, incapable au final de l'indifférence
des cyniques, des brutes. Il y a souvent, comme dans l'évocation
des grands-parents et des bribes d'enfance du narrateur, la même
tendresse désespérée qui vous dézingue
de rire et d'amertume au long de Mort à crédit.
Les passages traitant de son métier d'enseignant révèlent
également toute la beauté de cette écriture,
la persistance d'une gourmandise dérisoire du verbe dans
le béton tragique de la rentrée des classes : «
Les anxiolytiques, [...] on en était délicieusement
gavés. Béatrice était revenue au bout de six
mois. Elle avait grossi. Elle avait l'air absente. C'était
l'effet du Deroxat. Ou du prozac. Ou du Zoloft. Ou du Zoulou. Du
Zoulac. Du Waterloft. Va savoir ! De la Paroxetine. De la Paroxysismine.
De l'Apocalyptine. Qu'importe ! »
Le livre va
ainsi, boiteux, brinquebalant, blessé à mort sous
les traits conjugués des amours impossibles et des amours
masochistes, entre «Oblomova-la Sublime» et «Cruella-La
tueuse». Qui songerait, hormis l'obscur critique besogneux,
à sermonner l'auteur pour ses négligences de construction,
objecter à sa problématique, ergoter la syntaxe ?
Allons donc, une écriture comme celle-ci, un « lyréalisme
», donc, aussi juste (et qui n'en finit pas d'épuiser
nos oxymores) balaye aisément ces broutilles, les éparpille
dans son humanité touchante. Une dernière tournée,
pour le bonheur: « "Je voudrais que la neige éteigne
ma vie [...] Que le monde recommence dans une douceur assourdie.
Je voudrais que s'éteigne notre absence de but. Je voudrais
que les ordures soient réellement jugées par ceux
qui souffrent et que leur sanction ne soit qu'une longue mendiance
de l'amour. " Je parlais et la neige tombait en cordes calmes
et averties. » Merci,
patron.
Jean-Baptiste
Monat
(septembre 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il a travaillé,
entre autres, sur Armand Robin) et
déambule volontiers aux confins des genres littéraires,
vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

du
même auteur : Mammifères
(J'ai lu, Poche, Prix de Flore 2003, 4.5 euros)
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