L'irréaliste
Flammarion, 2005

 

Lyréalisme

S'il fallait désigner d'un seul mot la prose de Pierre Mérot, un mot qui bien entendu ne serait pas à la hauteur, rêvassant sur le titre de son dernier roman, on pourrait l'affubler du néologisme flamboyant de « lyréalisme ». On se justifierait en soulignant que son style réussit un hybride de lyrisme échevelé et de réalisme glacial. Toucher à la singularité d'une écriture, hélas, n'est pas donné au premier concept venu...

Pourtant, si l'on s'écarte des confuses définitions de style, il ne reste pas grand chose de ce récit : autant le dire clairement, portée par une intrigue dérisoire (un auteur essaye de pondre un roman pour la rentrée littéraire, roman « réaliste » selon le souhait de son éditeur) la construction du livre, sans perspective lisible, souffre d'un essoufflement chronique que ne soulage guère la distribution en chapitres. Il est en outre quelques topos d'une certaine écriture contemporaine française dont on se passerait volontiers : récit grotesque de la remise d'un prix littéraire, jeu de « saurez-vous-reconnaître-l’écrivain célèbre-caché-dans-cette-page ? », et d'autres motifs liés au microcosme éditorial français, qui n'ont rien d'intrinsèquement indignes mais peuvent produire, disons... un léger effet de lassitude, pour ce qu'ils n'ont pas suscité que des chefs-d'oeuvres (« effet Angot », pour les spécialistes).


Dans son dépeçage méthodique des Mammifères, paru en 2003 (et publié en poche chez J'ai Lu ), l'auteur échappait à (ou transcendait ) ces petits défauts en ayant plus élagué sa matière intime, faite d'inconsolables et magnifiques propos de bistrots. Sans doute peut-on en concevoir quelque regret. Sans doute. Cependant, les années passent et nous nous enfonçons toujours un peu plus loin dans la nuit : rien d'étonnant si, au bout des comptoirs, la parole de nos écrivains et de nos ivrognes se désordonne, s'outre, s'égare infiniment. Il y a une éternité, semble-t-il, que le « réalisme » le plus juste, consiste à ruer dans les brancards de notre monstrueuse époque, creuser notre manque d'amour à coups de métaphores brûlantes : «Nos conversations étaient proches du vide. Les bières s'accumulaient, les veines étaient des mèches acides et enflammées.».

Nous sommes avertis dès la première ligne (« Au risque de passer pour un plagiaire, je peux dire que ça a débuté comme ça. »), le ton de ce livre sera plus célinien que jamais et cette filiation assumée, digérée, permet paradoxalement à Pierre Mérot de libérer les vannes de sa voix singulière, cette ironie profonde et chaude, incapable au final de l'indifférence des cyniques, des brutes. Il y a souvent, comme dans l'évocation des grands-parents et des bribes d'enfance du narrateur, la même tendresse désespérée qui vous dézingue de rire et d'amertume au long de Mort à crédit. Les passages traitant de son métier d'enseignant révèlent également toute la beauté de cette écriture, la persistance d'une gourmandise dérisoire du verbe dans le béton tragique de la rentrée des classes : « Les anxiolytiques, [...] on en était délicieusement gavés. Béatrice était revenue au bout de six mois. Elle avait grossi. Elle avait l'air absente. C'était l'effet du Deroxat. Ou du prozac. Ou du Zoloft. Ou du Zoulou. Du Zoulac. Du Waterloft. Va savoir ! De la Paroxetine. De la Paroxysismine. De l'Apocalyptine. Qu'importe ! »

Le livre va ainsi, boiteux, brinquebalant, blessé à mort sous les traits conjugués des amours impossibles et des amours masochistes, entre «Oblomova-la Sublime» et «Cruella-La tueuse». Qui songerait, hormis l'obscur critique besogneux, à sermonner l'auteur pour ses négligences de construction, objecter à sa problématique, ergoter la syntaxe ? Allons donc, une écriture comme celle-ci, un « lyréalisme », donc, aussi juste (et qui n'en finit pas d'épuiser nos oxymores) balaye aisément ces broutilles, les éparpille dans son humanité touchante. Une dernière tournée, pour le bonheur: « "Je voudrais que la neige éteigne ma vie [...] Que le monde recommence dans une douceur assourdie. Je voudrais que s'éteigne notre absence de but. Je voudrais que les ordures soient réellement jugées par ceux qui souffrent et que leur sanction ne soit qu'une longue mendiance de l'amour. " Je parlais et la neige tombait en cordes calmes et averties. » Merci, patron.

Jean-Baptiste Monat
(septembre 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

du même auteur : Mammifères (J'ai lu, Poche, Prix de Flore 2003, 4.5 euros)

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