de Bertolt Brecht
mise en scène
Christian Schiaretti
Musique Paul Dessau
traduction Eugène Guillevic

au TNP, Villeurbanne
18 janvier - 8 février 2002

 

avec Nada Strancar, Jean-Claude Frissung, Lucie Boscher, Loïc Brabant, Arnaud Décarsin, Jean-Michel Guérin, Fabien Joubert, Mathilde Michel, Julien Muller, Gisèle Torterolo, l'Ensemble instrumental de l'Atelier Lyrique de Tourcoing ...

au TNP, Villeurbanne
renseignements et location : 04 78 03 30 00

 

Mère Courage est aujourd'hui un grand classique du théâtre "populaire", et c'est bien ce qui se dégage de cette mise en scène conventionnelle et brillante à la fois : sobriété du décor, en parfaite adéquation avec la sévérité brechtienne (mais néanmoins agrémenté ça et là de quelques inhabituelles touches de couleurs) une scène en pente, symbolisant, très classiquement, la chute progressive de Mère Courage, des éclairages crus qui mettent en valeur des personnages dont les silhouettes se découpent sur le ciel, tels les pantins d'un théâtre d'ombres, enfin, le jeu rigoureux et poignant de Nada Strancar.

Tout repose sur elle, la comédienne, ainsi que sur le personnage qu'elle incarne ; commerçante et guerrière, sa situation se fonde sur un paradoxe abordé dès le premier des douze tableaux : vouloir vivre de la guerre sans trop y être mêlé, craindre la paix, qui signerait la mort du profit, mais sans s'empêcher d'y rêver un peu, comme une illusion lointaine, un temps où les fils ne seraient plus arrachés à leur mère pour être enrôlés dans l'armée et ainsi alimenter la boucherie...
C'est par le biais de ce personnage épique que Brecht expose la dialectique capitaliste ; la roulotte et le commerce de Mère Courage incarnent l'échange libéral, racine du mal social, qui se nourrit du sang des hommes à travers une guerre qui est aussi religieuse ; et Brecht savait bien qu'en choisissant le cadre de la Guerre de Trente ans, qui déchira la chrétienté, il trouvait là l'occasion rêvée de dénoncer tout à la fois le système mercantile et la religion, en les ridiculisant.

La performance nuancée de Nada Strancar, taillée pour le rôle, explore à merveille ces paradoxes, et surtout celui qui précipite sa chute, à savoir son impossibilité à choisir entre son commerce et ses enfants : un dilemme récurrent qui lui fait par exemple remercier le ciel d'avoir une fille muette et pas très jolie (pour ne pas tenter les soldats) ou qui la pousse à marchander la vie de son deuxième fils.
La guerre, selon Brecht, "rend mortelles les vertus humaines" et l'auteur affirme son pacifisme, s'insurgeant contre ce fléau, une "catastrophe pour les peuples", qui fait qu'une mère ne peut plus se comporter en mère et doit se métamorphoser en "hyène des champs de bataille" (ainsi parle l'aumônier). Et pourtant, même si le personnage n'est pas exemplaire, avec Nada Strancar, elle conserve un visage humain, et en dépit de ses défauts, elle demeure une âme valeureuse et attachante, sans sentimentalisme aucun. Toute de vivacité et d'insolence réjouissante, elle passe de la hargne gouailleuse à la tendresse, parvenant mal à dissimuler sa profonde générosité. Seul témoin des tours joués par le destin (non pas au sens du fatum antique, mais un destin construit par les actes des hommes), sa fille muette dont la présence innocente sur scène est comme un souffle pur qui plane obstinément sur la pièce. Son mutisme s'oppose à la logorrhée de sa mère et au fracas guerrier ; elle est une trêve pour le spectateur, tout comme la musique omniprésente de Paul Dessau (fidèle compositeur de Brecht), interprétée par l'Ensemble instrumental de l'Atelier Lyrique de Tourcoing dirigé par Jean-Claude Malgoire ; les chansons, des ritournelles mélancoliques ou des airs populaires, sont toutes admirablement interprétées en version originale, ajoutant ainsi à l'authenticité de cette adaptation.
Christian Schiaretti signe là une mise en scène réaliste mais non dépourvue d'humour (n'oublions pas que pour Brecht le didactique n'exclut pas le divertissant) où ressortent parfaitement les contradictions inhérentes à la pièce et les thèmes que le dramaturge souhaitait exposer au public pour ainsi éveiller sa réflexion.

Blandine Longre
(janvier 2002)

Bertolt Brecht, chroniques en ligne :

La vie de Galilée Les Célestins, mars 2003
Un petit Mahagonny, Ensatt, avril 2002
La bonne âme du Setchouan,
ENSATT, juin 2001
Fatzer, les subsistances, Lyon mai 2001
La vie de Galilée, Maison de la Danse, octobre 2000

TNP
http://www.tnp-villeurbanne.com

Brecht
http://www.colline.fr/site/lexi5bre.htm
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/brecht.htm
http://polyglot.lss.wisc.edu/german/brecht/

Mère Courage
http://www.comedie-francaise.fr/saison/saison1998_99/refcourage.htm

Paul Dessau (Musique)
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/dessau.htm