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Amour,
mort et exil, même saveur.
C’est
une inconnue qui alerte José Giustozzi, journaliste argentin
exilé au Mexique : l’une de ses anciennes conquêtes,
Carmen, elle aussi mexicaine d’adoption, vient d’assister
au meurtre brutal de son époux et, terrifiée, elle
n’a plus que José vers qui se tourner, bien qu’ils
ne se soient plus vus depuis des années. Ce dernier se rend
sans attendre à Zacatecas, où vit Carmen. Car José
n’a jamais pu oublier la jeune femme, qu’il négligeait
pourtant quand il vivait avec elle : «J’avais aimé
Carmen Rubio. Il y a de cela dix ou douze ans, à l’époque
où le journalisme en Argentine était une profession
si brûlante qu’il était impossible d’aimer
qui que ce soit en paix.» ; le portrait qu’il fait
de Carmen est flatteur (une jeune femme indépendante, fantasque
et aimante), des réminiscences empreintes de regrets : cet
amour, qui lui semble maintenant indélébile (ou serait-il
en fait amoureux d’un souvenir ?) le pousse à la secourir,
en dépit de la peur qui commence à l’infecter
lui aussi. L'enquête d’amateur piétine ; Carmen,
qu’il se reprend à aimer, est très fuyante,
et le journaliste a l’impression d’être constamment
épié – dans cette petite ville qu’il prend
pourtant plaisir à décrire, un lieu provincial, éloigné
des circuits touristiques traditionnels, qui a conservé son
charme d’antan.
Bientôt,
il en apprend davantage sur la victime, et devient presque ami avec
la voisine de Carmen, une célibataire laide (pas son genre
en tout cas...), intelligente et généreuse, et se
met à rechercher un détective privé introuvable
que Carmen aurait embauché ; mais sa curiosité gêne
certains individus, dont un trafiquant de drogue invisible ou la
police locale, qui refuse de l’éclairer. Puis Carmen
lui donne rendez-vous un soir, mais ne vient pas et c’est
au matin que l’on retrouve son corps « suicidé
». C’est alors que l’enquête prend une dimension
tout autre et José, malgré les avertissements et les
menaces brutales, se refuse à quitter Zacatecas : trouver
un sens à cette mort, si soudaine – une irréparable
blessure — devient essentiel. Le souvenir de Carmen est indissociable,
pour José, du destin de l’Argentine et de son histoire
politique mouvementée : « nous venions tous deux
d’un pays étrange, confus, un impitoyable pays des
merveilles à des années-lumière d’ici,
dans une autre galaxie, où Alice avait été
violée et mutilée. » un pays qui «
n‘était plus que vents, voix des morts, souvenirs
obscurs, brouillards.»
Tout au long
de ce roman hybride, que le narrateur se refuse à qualifier
de roman policier ("malgré les apparences"),
quête des origines et quête de soi, qui décrit
la terreur et le malheur de l’exil – volontaire ou non
– l’Argentine est un fantôme planant au-dessus
du protagoniste, un revenant qui a pris les traits de Carmen, puis
des souvenirs que José ne peut effacer et qui font surface
régulièrement : « Pauvres de nous, Carmen
et moi, ma génération, enfantés dans la haine
des antinomies, le malentendu des passions qui ont marqué
notre histoire et servi ensuite à renouveler nos tragédies
nationales. » et de se lamenter : « Où
était notre faute si notre génération avait
été condamnée à l’excès
et au mépris de la démocratie, à l’autoritarisme
et à la violence, au besoin maladif d’écraser
l’adversaire ? (…) que personne ne nous avait appris
ce qu’était la démocratie qui n’a été
que le mot du grand mensonge de l’histoire argentine ? »
La prose de
Mempo Giardinelli sait se faire habile à décrire,
à triturer et déconstruire l’histoire, désespérément.
Et la dénonciation, sans appel, inéluctable, prend
le dessus et se superpose de plus en plus au récit principal
; après les rêves révolutionnaires d’une
« société merveilleuse», ce fut
le grand désarroi, la chute, l’idée d’appartenir
en fin de compte à un «merdier national»
: « la décadence romaine revue et corrigée
dans un pays de seconde zone, sur la pente vertigineuse du sous-développement,
avec des prétentions de grande puissance. » ;
et l'amertume l'emporte sur la colère, les regrets sur les
questions sans réponses. Ces règlements de comptes
politiques – assortis d’une réflexion intime
et humaniste sur le pays quitté - sont virulents à
souhait (l'Europe non plus n'est pas épargnée) et
montrent combien l'histoire, la grande, rattrape inévitablement
les destinées individuelles, s’acharne sur les vivants
et ne cesse de leur imposer ses morts et leur solitude ; comme si
le narrateur dressait le bilan historico-psychologique de politiques
autoritaires et d'espoirs trop lumineux pour être vrais, énumérant
les séquelles que doivent supporter les esprits et les individus
– et cette histoire d’amour sans espoir est indissociable
de l’histoire de l’Argentine. De même, l’exil,
loin d'être une libération, est vécu comme un
état qui aiguise le sens critique du narrateur, prisonnier
perpétuel d’un passé dont les puissants relents
totalitaires contaminent le présent, la mort de Carmen réveillant
en lui le pseudo révolutionnaire du passé, pourtant
résigné à une existence loin de son pays.
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Ce
beau roman, en filigrane, montre combien la rédemption
est un un bien inaccessible, que rien ne peut racheter le
passé – le parcours du narrateur, qui souhaiterait
tant expier pour son pays, en est la preuve. Cette confession
douloureuse est celle d’un homme pressentant sa perte
(comme dans Luna
Caliente, la chute n’est jamais bien
loin) ; Les morts sont seuls, ode
à la désespérance et au
pessimisme, contient un lyrisme contenu, sans grands effets,
mais suffisamment poignant pour insuffler au lecteur un peu
des sentiments du narrateur… et le mener lui aussi sur
la voie de la fatalité, entre terreur et pitié,
comme dans toute grande tragédie.
Blandine
Longre
(août 2005) |
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Editions
Métailié
http://www.metailie.info/
du
même auteur
Luna
caliente (Editions Métailié, 2002)
L'auteur
http://www.literatura.org/Giardinelli/Mempo.html
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