Les morts sont seuls
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
Métailié, 9 septembre 2005


Amour, mort et exil, même saveur.

C’est une inconnue qui alerte José Giustozzi, journaliste argentin exilé au Mexique : l’une de ses anciennes conquêtes, Carmen, elle aussi mexicaine d’adoption, vient d’assister au meurtre brutal de son époux et, terrifiée, elle n’a plus que José vers qui se tourner, bien qu’ils ne se soient plus vus depuis des années. Ce dernier se rend sans attendre à Zacatecas, où vit Carmen. Car José n’a jamais pu oublier la jeune femme, qu’il négligeait pourtant quand il vivait avec elle : «J’avais aimé Carmen Rubio. Il y a de cela dix ou douze ans, à l’époque où le journalisme en Argentine était une profession si brûlante qu’il était impossible d’aimer qui que ce soit en paix.» ; le portrait qu’il fait de Carmen est flatteur (une jeune femme indépendante, fantasque et aimante), des réminiscences empreintes de regrets : cet amour, qui lui semble maintenant indélébile (ou serait-il en fait amoureux d’un souvenir ?) le pousse à la secourir, en dépit de la peur qui commence à l’infecter lui aussi. L'enquête d’amateur piétine ; Carmen, qu’il se reprend à aimer, est très fuyante, et le journaliste a l’impression d’être constamment épié – dans cette petite ville qu’il prend pourtant plaisir à décrire, un lieu provincial, éloigné des circuits touristiques traditionnels, qui a conservé son charme d’antan.

Bientôt, il en apprend davantage sur la victime, et devient presque ami avec la voisine de Carmen, une célibataire laide (pas son genre en tout cas...), intelligente et généreuse, et se met à rechercher un détective privé introuvable que Carmen aurait embauché ; mais sa curiosité gêne certains individus, dont un trafiquant de drogue invisible ou la police locale, qui refuse de l’éclairer. Puis Carmen lui donne rendez-vous un soir, mais ne vient pas et c’est au matin que l’on retrouve son corps « suicidé ». C’est alors que l’enquête prend une dimension tout autre et José, malgré les avertissements et les menaces brutales, se refuse à quitter Zacatecas : trouver un sens à cette mort, si soudaine – une irréparable blessure — devient essentiel. Le souvenir de Carmen est indissociable, pour José, du destin de l’Argentine et de son histoire politique mouvementée : « nous venions tous deux d’un pays étrange, confus, un impitoyable pays des merveilles à des années-lumière d’ici, dans une autre galaxie, où Alice avait été violée et mutilée. » un pays qui « n‘était plus que vents, voix des morts, souvenirs obscurs, brouillards.»

Tout au long de ce roman hybride, que le narrateur se refuse à qualifier de roman policier ("malgré les apparences"), quête des origines et quête de soi, qui décrit la terreur et le malheur de l’exil – volontaire ou non – l’Argentine est un fantôme planant au-dessus du protagoniste, un revenant qui a pris les traits de Carmen, puis des souvenirs que José ne peut effacer et qui font surface régulièrement : « Pauvres de nous, Carmen et moi, ma génération, enfantés dans la haine des antinomies, le malentendu des passions qui ont marqué notre histoire et servi ensuite à renouveler nos tragédies nationales. » et de se lamenter : « Où était notre faute si notre génération avait été condamnée à l’excès et au mépris de la démocratie, à l’autoritarisme et à la violence, au besoin maladif d’écraser l’adversaire ? (…) que personne ne nous avait appris ce qu’était la démocratie qui n’a été que le mot du grand mensonge de l’histoire argentine ? »

La prose de Mempo Giardinelli sait se faire habile à décrire, à triturer et déconstruire l’histoire, désespérément. Et la dénonciation, sans appel, inéluctable, prend le dessus et se superpose de plus en plus au récit principal ; après les rêves révolutionnaires d’une « société merveilleuse», ce fut le grand désarroi, la chute, l’idée d’appartenir en fin de compte à un «merdier national» : « la décadence romaine revue et corrigée dans un pays de seconde zone, sur la pente vertigineuse du sous-développement, avec des prétentions de grande puissance. » ; et l'amertume l'emporte sur la colère, les regrets sur les questions sans réponses. Ces règlements de comptes politiques – assortis d’une réflexion intime et humaniste sur le pays quitté - sont virulents à souhait (l'Europe non plus n'est pas épargnée) et montrent combien l'histoire, la grande, rattrape inévitablement les destinées individuelles, s’acharne sur les vivants et ne cesse de leur imposer ses morts et leur solitude ; comme si le narrateur dressait le bilan historico-psychologique de politiques autoritaires et d'espoirs trop lumineux pour être vrais, énumérant les séquelles que doivent supporter les esprits et les individus – et cette histoire d’amour sans espoir est indissociable de l’histoire de l’Argentine. De même, l’exil, loin d'être une libération, est vécu comme un état qui aiguise le sens critique du narrateur, prisonnier perpétuel d’un passé dont les puissants relents totalitaires contaminent le présent, la mort de Carmen réveillant en lui le pseudo révolutionnaire du passé, pourtant résigné à une existence loin de son pays.

Ce beau roman, en filigrane, montre combien la rédemption est un un bien inaccessible, que rien ne peut racheter le passé – le parcours du narrateur, qui souhaiterait tant expier pour son pays, en est la preuve. Cette confession douloureuse est celle d’un homme pressentant sa perte (comme dans Luna Caliente, la chute n’est jamais bien loin) ; Les morts sont seuls, ode à la désespérance et au pessimisme, contient un lyrisme contenu, sans grands effets, mais suffisamment poignant pour insuffler au lecteur un peu des sentiments du narrateur… et le mener lui aussi sur la voie de la fatalité, entre terreur et pitié, comme dans toute grande tragédie.

Blandine Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Editions Métailié
http://www.metailie.info/

du même auteur
Luna caliente (Editions Métailié, 2002)

L'auteur
http://www.literatura.org/Giardinelli/Mempo.html