de Michèle Reverdy

du 25 janvier au 2 février 2003
Opéra national de Lyon
Création mondiale

Direction musicale Pascal Rophé
Mise en scène Raoul Ruiz

 

Lectures

vendredi 31 janvier 18h30
dimanche 2 février 14h30

Prologue
jeudi 23 janvier 18h30

Un mythe se nourrit de ses variantes, mais toucher à ses invariants tue le mythe. En la réhabiliatant, Christa Wolf a fait de Médée un personnage romanesque et du mythe un fait divers, mais aussi une allégorie de certains faits relatifs à l'histoire de son pays (la RDA) et à son histoire personnelle ambiguë.
Dans son opéra, Michèle Reverdy a conservé la structure de base de Médée. Voix : onze quasi monologues que se partagent cinq protagonistes. Plutôt qu'un drame, une prolifération où Médée la lucide éclaire Jason : "Ils ont fait de chacun de nous celui dont ils ont besoin, toi le héros, moi la méchante femme"

Opéra national de Lyon
place de la comédie 69001 Lyon
location 04 72 00 45 45

Opéra, 2002
Livret de Kai Stefan Fritsch
et Bernard Banoun
d'après Médée. Voix
de Christa Wolf
En français, surtitré

Orchestre et choeur de l'Opéra
interprètes
Médée Françoise Masset
Jason Jean-Louis Serre
Akamas Christian Tréguier
Glaucé Magali Léger
Agamède Sophie Pondjiclis

Un mythe revisité

Un plaisir trop rare à l’opéra : celui d’assister à une création. Félicitons l’Opéra National de Lyon d’avoir eu l’ambition, et l’audace, de monter en création mondiale Médée, de Michèle Reverdy.
Le livret, d’après le roman de Christa Wolf Médée.Voix, bouscule résolument la tradition mythologique d’une magicienne maléfique et infanticide. La noirceur du personnage cède la place au rayonnement d’une femme belle, rieuse, amoureuse. Non pas meurtrière, mais au contraire connaissant les remèdes, soignant, écoutant.
L’œuvre est en onze scènes. L’action est resserrée autour de cinq personnages : Médée, Jason, Akamas — astronome du roi et détenteur du pouvoir —, sa maîtresse Agamède à qui Médée a enseigné l’art de guérir, et Glaucé, fille du roi. Il y a aussi le chœur d’hommes, à la présence dramatique comme celle du chœur antique, tantôt confident de Médée, tantôt témoin, puis peuple accusateur.
Médée a fui sa Colchique natale avec Jason. Ils sont à Corinthe, où « l’étrangère » ne passe pas inaperçue. Ses tenues éclatantes (beaux costumes, de vives couleurs pour Médée, contrastant avec les silhouettes noires triangulaires ou en camaïeux d’ocre pour les chœurs) dérangent les Corinthiens. Elle est vite déçue par Jason, qui lui reproche sa trop grande liberté d’allure et de ton, et qui recherche surtout honneurs et pouvoir. Médée est une femme libre, mais conçue comme un personnage généreux. Détenant un savoir, elle a le pouvoir de guérir, et s’en sert pour aider autrui. Proche du pouvoir, elle devine un terrible secret, mais ne veut qu’aider la malheureuse Glaucé qui, enfant, a vu sa sœur assassinée par leur propre père. En revanche, l’habile Agamène sait utiliser savoir et séduction au service de sa propre ambition et de sa jalousie envers Médée. Akamas comprend cette dernière, mais, sans scrupules, la condamne. Médée, calomniée, accusée à tort, sera bannie et ses enfants lapidés (avec des trouvailles orchestrales, comme le rythme des pierres — de vraies pierres — qui annoncent la lapidation). De son côté, Jason épouse la fille du roi.
Si la musique est atonale, souple, elle contient des lignes mélodiques où l’on peut véritablement « entendre » les solistes. Pas de grands airs de bel canto, mais des monologues chantés ; pas d’ensemble, mais une scène extraordinaire entre Médée et Glaucé, où cette dernière, exhortée par Médée, laisse enfin remonter le souvenir refoulé de la mort de sa sœur. Depuis l’Antiquité, Freud est passé par-là, et la re-découverte que fait la jeune fille est un moment très intense et poignant. Magali Léger (Glaucé), qui fut une époustouflante Eurydice sexy dans Orphée aux Enfers, a toujours la voix fine et légère. Le timbre a gagné en rondeur ; dès son premier air, c’est un enchantement. Elle réussit à faire de la fragile Glaucé un personnage de premier plan, avec sa grâce et ses qualités de comédienne. Médée, rôle exigeant, est remarquablement tenu par Françoise Masset, qui en possède la beauté physique et la présence. On peut regretter un peu de dureté dans la voix, mais cela ne nuit pas au personnage. En cela fidèle au personnage d’Euripide ou de Corneille, Jason arrive par les femmes. Le rôle est d’ailleurs assez fade. Akamas, politique et manipulateur, a plus de relief, et une véritable fonction dramatique. La « méchante » est ici Agamède (Sophie Pondjiclis, superbe mezzo, mais dont le jeu pourrait être plus expressif).
Si l’opéra lui-même est un succès sur le plan dramatique et vocal, la mise en scène reste décevante. Raoul Ruiz, cinéaste (L’hypothèse du tableau volé), auquel un hommage est actuellement rendu à l’Institut Lumière, semble cadrer les solistes en plan serré, et la vue d’ensemble est statique ; les images projetées en guise de décor donnent une impression de procédé déjà vu (hormis quelques scènes, dont le souvenir de Glaucé, où les visages parentaux se couvrent de larmes sanglantes). Certains éléments (entrées, sorties) sont parfois un peu négligés, comme les déplacements du chœur, ce qui est dommage car il est vocalement excellent.
Comme pour toute création, on souhaiterait la revoir pour mieux la connaître : Saluons le fait qu’on ait envie d'assister de nouveau à ce spectacle. Le parti pris féministe de la figure de Médée réinterprète le mythe avec beaucoup d’autorité et de persuasion. Entière au point d’en devenir naïve, méprisant les intrigues de cour, Médée apparaît comme une héroïne passionnante bafouée par la rumeur, et le spectateur est pris dans cette histoire-là.

Laurence Tourniaire
(janvier 2003)

"Médée s'imposa à moi comme une femme à la frontière entre deux systèmes de valeurs, concrétisés d'une part par sa patrie, la Colchide, et d'autre part par le lieu où elle a trouvé refuge, Corinthe, […], Corinthe, la riche cité dorée, qui ne supporte pas la guérisseuse hautaine, sûre d'elle, compétente qui devine que la cité s'est construite sur le crime. On sacrifie des êtres humains à deux idoles, pouvoir et la richesse. Il faut calomnier cette femme, l'humilier, la chasser, la supprimer. On lui accroche pour l'éternité l'étiquette d'infanticide. Les meurtriers de ses enfants auront l'hypocrisie de rendre hommage à leurs victimes. Toute tentative pour tirer au clair les circonstances du meurtre en essayant de comprendre, d'élucidé, de changer les comportements est rendue impossible. L'Histoire se met en marche."
Christa WOLF.

l'Opéra de Lyon
http://www.opera-lyon.org

http://mac-texier.ircam.fr/textes/c00001792/

http://www.festival-mozart.com/artistes/biographies/masset.htm

http://www.humanite.presse.fr/journal/1998/1998-01/1998-01-02

http://www.magazine-litteraire.com/archives/ar_395.htm

http://www.sitec.fr/users/mcos/medee.html