Parfum de sainteté
de Maximilien Durand

Les Allusifs, 2007

 

 

Les saints dévoilés ou la fascination de l’horrible


Maximilien Durand, dont c’est le premier ouvrage de fiction (mais est-ce bien une fiction ?), connaît bien ses saints et sait comment les honorer, c’est-à-dire quelle distance mettre entre leur légende et leur histoire véritable. Il a étudié la littérature hagiographique et enseigne l’art sacré à l’Ecole du Louvre, autant dire que textes et images n’ont que peu de secrets pour lui. Ainsi, il peut se permettre de livrer la « clef », l’envers du décor de certaines de ces histoires, non pas à la façon chic et choc de certains ouvrages récents (Da Vinci code, etc.), mais en travaillant en profondeur des personnalités ou des motifs.
Dans certains personnages on reconnaît (ou on croit reconnaître) des personnages historiquement attestés (Fra Angelico par exemple, dans un terrible portrait ou le diable le dispute à l’ange, combat dans lequel la couleur joue le premier rôle ; Lydwine, effrayante mystique hollandaise), d’autres semblent inventés, mais peut-être sont-ils issus de personnages attestés mais ignorés des non spécialistes. Tous sont hautement probables sur le plan psychologique et factuel, tout en formant une étonnante galerie de monstres.

Pourquoi, comment devient-on un saint ? Par orgueil, par fascination pour le malheur, par aveuglement de ses contemporains, par abrutissement de l’intelligence ? Aucun de ces personnages n’est réellement édifiant et le regard d’ensemble est celui d’un étonnement devant ce que peut l’âme humaine sur le corps et la destinée. Comment se manifeste la sainteté ? On retrouve les signes habituels (mais ici décryptés pour ce qu’ils sont) et la fameuse expression « odeur de sainteté » prend un sens ironique, tant ici les saints puent.

Avec un style très dépouillé, des phrases souvent courtes et juxtaposées, Maximilien Durand nous propose un texte qui ressemble à ces chroniques anciennes qui accumulent les faits, les prouesses merveilleuses, comme si tout était du même ordre. Cette écriture qui se veut parfois naïve quand elle adopte le point de vue d’un personnage offre aussi des traits d’humour. Mais il sait aussi décrire dans le détail la forme d’un corps souffrant, les stigmates, les blessures et les flot de sang qui s’échappent de toutes ces histoires.

Ce recueil de nouvelles est par ailleurs fort bien composé et pas seulement par son organisation chronologique (qui propose diverses formes de sainteté marquées par l’époque et le lieu où elles se passent en progressant des martyrs de Rome à ceux du XIXe siècle — la dernière nouvelle relate l’arrestation et l’exécution de Pierre Borie, vicaire apostolique du Tonkin Occidental, et de ses compagnons, en 1838). La première nouvelle nous met en présence de Jules, qui écrit le martyr des premiers chrétiens et brode largement sur les merveilles et les extases qui les accompagnent, écriture qu’il mène avec tant de bonheur qu’il ne peut plus s’en passer. La dernière est la seule qui nous mette devant le point de vue du bourreau : la fascination faite d’amour et de haine pour ses victimes et l’ivresse des tourments qu’il leur inflige pourrait être (c’est une hypothèse) un miroir tendu au lecteur de ce type d’histoires ou à l’amateur d’art ancien.

Ces deux textes qui encadrent le volume nous parlent de la fascination pour l’horrible, fascination partagée par les victimes et les bourreaux, par les écrivains et les lecteurs. Ils nous invitent à prendre un peu de recul. Il s’agit de faire quelques pas en arrière pour avoir une vue complète de l’ensemble et trouver notre juste place dans le tableau. C’est à la fois un bel exemple de pastiche et de reconstruction de l’Histoire et une belle réflexion sur ce qui fait le fond de l’art sacré et de certaines orientations de l’art moderne.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(mai 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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