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Mater
dolorosa
La mort brutale d’un
enfant vécue, revécue, ressassée par sa mère
peut-elle faire le sujet d’un roman ? Oui, lorsque ce roman
relate la douleur universelle, la douleur folle de toute mère.
La narratrice, jeune
épouse française d’un anglais qui, à
cause de son travail, mène sa femme et ses trois enfants
d’une extrémité à l’autre de la
terre, de Vancouver à Sidney et Cambera, pourrait être
toute mère endeuillée de n’importe quelle époque,
de n’importe quel pays. Simplement, l’écriture
est là, non pour purger l’être souffrant de son
malheur, non pour lui procurer l’oubli et l’apaisement,
mais pour lui permettre de rendre compte, de rendre des comptes
à soi-même et, peut-être, aux autres.
La sphère
infernale de la remémoration et du remords, d’un bout
à l’autre de l’écriture, englobe tout,
et les dernières phrases du livre, qui pourraient être
une explication, ne dénouent rien ; au contraire, elles renvoient
aux premiers mots déclencheurs : « Tom est mort.
J’écris cette phrase ». Un peu comme dans
certains récits de Marguerite Duras (mais avec la singularité
de l’événement), les mots sont des cris, un
seul cri trouant la surface des sentiments, les vidant de leur substance
en une spirale sans fin. Les choses de la vie ne sont pas un recours
: objets, déménagements, livres (y compris les grands
auteurs, sauf peut-être Charlotte Delbo et Georges Perec),
même les deux autres enfants, l’aîné et
la benjamine (Tom était le cadet), même les proches
– le mari traumatisé et aimant, les parents compréhensifs
– , tout ce qui remplit l’existence quotidienne n’y
peut rien. La mort de l’enfant fait qu’il sera toujours
là, éternellement âgé de quatre ans et
demi.
Tom
est mort est un livre risqué pour l’auteur
: risque humain de s’aliéner celles qui ont connu la
pire des souffrances pour une femme : vivre la mort de celui à
qui on a donné la vie ; risque littéraire de fabriquer
de la mauvaise littérature avec un sujet grave. On peut dire
que Marie Darrieussecq a composé là une œuvre
littéraire vraie, en donnant à ses mots la mission
de nous plonger au plus profond du cœur humain.
Jean-Pierre
Longre
(août 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

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