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La vie à refaire
« Avez-vous
des idées noires.
Je vis des idées blanches, et je me porte au plus pâle.
»
Résolument
composé sous le signe de la poésie, avec Barbara qui
veille en exergue sur les mots à venir, ce premier roman
de Mélanie Cuvelier et sa narratrice Jeanne, dix-huit ans,
accrochent d’emblée la sensibilité du lecteur,
qui aura bien du mal à lâcher ces lignes, quel que
soit le degré des souffrances, des frustrations et des brisures
qu’elles renferment. Le langage prend à la gorge, tandis
que Jeanne, enfermée en hôpital psychiatrique par ses
parents, ces « ils » « d’où
elle est née » (un constat qu’elle aimerait
pouvoir invalider, enviant à certains leur statut d’orphelin)
se raconte, dévide le fil de ses pensées tremblantes,
de son incapacité à se « dire » à
haute voix mais aussi à se résigner à son sort
malgré la lassitude qui l’habite ; à pas prudents,
elle énonce son désespoir, le morcellement qui la
hante, sa privation de liberté, l’irritation qu’elle
éprouve face à ces « blouses »
anonymes, l’obsession du temps qui passe, dehors, sans elle,
ou son désir de mort qui la suit comme une ombre.
Paradoxalement (mais c'est qu'elle tient encore à la vie)
la jeune fille met en place des stratégies de résistance
– comme les « mots à carapace »
qu’elle se répète « pour édifier
du faux par-dessus la douleur », évitant ainsi
d’être trop affectée par ses rencontres avec
la psychiatre, ou comme les images d’un bonheur imaginaire
qui lui passent par la tête et l’empêchent de
céder à l’idée de folie, pourtant si
confortable, que lui assène sa présence dans cette
institution (« tant qu’on se figure un joli monde
en soi, on ne devient pas si marteau que ça »).
Dialogues muets
avec elle-même, courts paragraphes en vers libres, brèves
digressions entre crochets, prose saccadée, chuchotée
ou jetée sans ménagement à la face du lecteur,
rengaines d’une souffrance dont on reconstitue peu à
peu les causes, au fil de quelques révélations amenées
avec une belle pudeur, et des souvenirs qui refont surface (des
« Pour Mémoire », semblables à des épitaphes).
La dénonciation
de l’univers de la psychiatrie moderne se bâtit en filigrane
seulement, sans manichéisme, les attaques étant partielles,
jamais directes ; mais sans faire l’apologie de la folie et
de ses symptômes, il ressort clairement que les fous ou autres
désaxés (« les peignoirs », comme
les nomme Jeanne) sont aussi, parfois, des poètes, et peuvent
aider à ouvrir les yeux sur le monde tel qu’il ne nous
apparaîtrait pas sans eux, et que les frontières entre
folie et raison sont indiscutablement perméables.
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Les
mots libèrent-ils ? Ou au contraire enferment-ils
? Ont-ils une valeur ou sont-ils factices ? À Jeanne
de faire son propre chemin dans le monde des mots, de grandir
en mettant fin au déni qui figure dans le titre du
roman, et de quitter l’enfance en lambeaux, laissée
en pâture aux parents, qui ont leur part (importante)
de responsabilité : petits bourgeois étriqués,
obnubilés par les apparences, drapés dans
leur médiocrité, ils étouffent et n’aiment
pas – «chez nous, c’était comme
une belle devanture, mais dans la boutique, pas d’amour
en stock.» –, prennent les décisions
pour leur fille, l’étiquetant « folle
» sans la consulter.
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On pense très
vite à Family Life, le film que Ken Loach consacrait,
en 1971, à une jeune fille placée en institution psychiatrique
par des parents implacables, et qui finissait anéantie, plongée
dans la schizophrénie. Mais l’analogie s’arrête
là : le roman de Mélanie Cuvelier, malgré l’essence
tragique de la thématique abordée, les similitudes
qui existent entre les deux intrigues et les violences subies par
les jeunes filles, reste empreint d’une légèreté
qui s’explique par l’emploi que la narratrice fait du
langage – langage thérapie, évidemment, mais
pas seulement ; langage joueur, aussi, par le biais de belles trouvailles
qui témoignent du regard aigre-doux que Jeanne pose sur le
monde qui l’entoure et sur les « peignoirs » et
les «blouses » avec lesquels elle cohabite, tant bien
que mal. Un regard qui sait se faire amusé, parfois espiègle
et insolent, et qui dit aussi ses entêtements de petite fille
et son obstination héroïque, son envie de (re)vivre,
de s’émanciper, de s’affranchir des règles.
Blandine
Longre
(septembre 2007)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice
et critique littéraire, elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à
la littérature pour la jeunesse, au théâtre
(texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

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dans
la même collection
La fille du papillon d'Anne Mulpas
Chevalier
B. de
Martine Pouchain
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