La Trempe
de Magyd Cherfi

Actes Sud, 2007

 


Vies d’en France

Parolier du groupe de rock toulousain Zebda, Magyd Cherfi publie ici un deuxième recueil de nouvelles chez Actes Sud. Ces textes autobiographiques évoquent différents moments de sa vie. Comme le titre de la première nouvelle, choisi comme titre général, l’indique, ce sont des récits de moments difficiles, voire dramatiques.
C’est d’abord la parole d’un homme qui dit combien il est difficile de parler, surtout quand on est un homme et surtout quand on a vécu avec le poids de ce que cela signifie d’être un homme selon certains codes : ce qu’on attend de vous (magnifique portrait de la mère, de ses attentes déçues, de ses baisers étouffants et de l’impossibilité de lui dire la vérité du monde où l’on est, où les origines raciales et sociales font plus que la volonté des parents), ce qu’on a le droit de manifester, les mots qu’on voudrait dire, la révolte ou la complicité face aux phrases convenues du quotidien (« ça va ? » ou « bonne nuit »).
Mais c’est surtout une exploration des sentiments humains, ceux de la famille : la mère, le père, les frères et sœurs lorsque celui-ci meurt, la mort, l’amour qui peut mourir d’être sans mots nouveaux ou tout simplement assez vrais pour l’alimenter ; un très beau texte explore ce que peut provoquer dans un couple une simple formule et montre combien les représentations des manifestations de l’amour varient selon les cultures.
C’est aussi un témoignage sur la vie des enfants d’immigrés dont les parents ont cru longtemps qu’ils leur donnaient toutes les chances, et qui n’en ont eu guère, voire aucune. Ils se heurtent à la misère morale des bandes, à la cruauté générale à laquelle il faut souscrire faute d’être rejeté, à l’iniquité de l’école, à l’humiliation constante, même de la part de ceux qui devraient se sentir du même bord, à l’écartèlement entre deux cultures et deux usages de la langue et des mots. La question de la langue est au cœur du livre et de la réflexion politique : il y a la langue des chanceux et celle des autres, celle de la mauvaise conscience et celle de la supériorité triomphante.

Le dernier texte, très actuel, qui évoque le ministère de l’Identité nationale, apostrophe Azouz Begag et Rachida Dati avec véhémence mais avec générosité (c’est assez rare pour être souligné), et montre que cette question de l’intégration est celle d’un amour déçu. Un appel à méditer par tous, une voix singulière, sans détours ni hypocrisies, qui se donne pour ce qu’elle est, la parole d’un homme, et qui édifie (dans le sens noble) son lecteur.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(juillet 2007)


Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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