Mazeppa
de Piotr Illitch Tchaikovsky

à l'Opéra de Lyon
jusqu'au 7 février 2006

 

Opéra en trois actes et six tableaux, 1884.
Livret du compositeur et de Victor Bourenine d'après Poltava, poème de Pouchkine.

Direction musicale Kirill Petrenko

Opéra national de Lyon
place de la comédie
69001 Lyon
location 04 72 00 45 45

 

L’âme russe

Mazeppa fut dans sa jeunesse le héros d’une chevauchée fantastique. Dans cet opéra, fidèle au poème de Pouchkine, c’est un homme déjà âgé, désormais gouverneur général d’Ukraine. Il est reçu somptueusement par son ami Kotchoubeï, aussi riche que Mazeppa est puissant. Mais les deux hommes s’affrontent lorsque Mazeppa demande à Kotchoubeï la main de sa fille. Celui-ci fait valoir la grande différence d’âge, et l’aspect incestueux de cet amour, car Mazeppa est le parrain de Maria, c’est à dire le substitut de son père. Maria avoue aimer «le vieillard» et s’enfuit avec lui.
Accablé de chagrin et de honte, le père décide de se venger en dénonçant au Tsar Pierre le Grand les visées indépendantistes de son ancien ami. Mais c’est lui qui se retrouve en prison, torturé par Mazeppa à qui le tsar a renouvelé sa confiance. Il est décapité publiquement, et sa fille en perd la raison.
Défait à la bataille de Poltava, où il s’était allié au roi de Suède, Mazeppa se retrouve sur le domaine dévasté de Kotchoubeï, où Maria, devenue folle, erre et ne le reconnaît pas. Fuyant ses poursuivants, il l’abandonne, et Maria reste, berçant un ami d’enfance et amoureux déçu qui expire dans ses bras.

Dans une distribution principalement russe et polonaise, dirigée avec vigueur par Kirill Petrenko, cette œuvre peu jouée en France (la création française ne date que de 1978) est une superbe découverte. C’est un opéra violent, sombre, à la musique assortie, riche en cuivres et en mélodies. Les passions se déchaînent, amour, haine, vengeance, trahison, mais aussi des sentiments plus subtils. Le refus de Kotchoubeï (magistralement interprété par la basse Anatoli Kotscherga, avec une autorité et une sensibilité qui forcent l’admiration) n’est pas brutal, mais argumenté, prenant en compte, au-delà de la mentalité de l’époque, le souci de sa toute jeune fille et l’abus qu’à ses yeux Mazeppa commet en se permettant de séduire ‘sa blanche colombe’.
De son côté, le traître Mazeppa aime sincèrement Maria – et l’Ukraine. Il chante son amour pour elle dans un air nuancé, bouleversant, mais la manipule ensuite pour parvenir à l’entendre lui dire qu’elle le préfère à tout ; une sorte d’absolution pour l’exécution qu’il prépare à l’insu de la jeune femme. Celle-ci, personnage courageux, aime avec résolution mais inquiétude aussi, et n’hésite pas à le dire à son amant absorbé dans ses activités politiques. Bien que son personnage relève, plus que les autres, des conventions dramatiques (avec une scène de la folie), elle brave les interdits et garde sa tendresse pour son ami d’enfance. La soprano Anna Samuil la rend ainsi, gracieuse et éperdue.
L’Opéra de Lyon entreprend, sur trois saisons, un cycle Pouchkine – Tchaïkovski, inauguré en janvier 2006 par Mazeppa, première étape réussie. Une vraie tragédie, profonde, intéressante. Comme j’entendis une vieille dame, entre deux actes, le chuchoter à son voisin, « ça prend aux tripes ».

Laurence Tourniaire
(janvier 2006)

l'Opéra de Lyon
http://www.opera-lyon.org