Mozart, c’est moi
Zulma, 2006

 

Mort et folie chez les musicologues

Mozart fait, en sa 251è année, couler un flot d’encre et de salive quasiment proportionnel en quantité à l’abondance de son œuvre – proportionnalité qui ne fonctionne plus du point de vue de la qualité, la médiocrité littéraire s’emparant généralement avec une déconcertante facilité des sujets d’actualité. Quelques écrits échappent à cette médiocrité commerciale, dont ceux du compositeur lui-même, comme sa Correspondance en sept tomes publiée entre 1986 et 1999 chez Flammarion, ou les Lettres des jours ordinaires, 1756-1791, choisies et présentées par Annie Paradis, traduites par Bernard Lortholary (Fayard, 2005) ; ajoutons-y le roman de Max Genève qui, pour ainsi dire, est encore du Mozart, comme le titre semble vouloir l’affirmer haut et fort.

Nous n’expliquerons pas pourquoi, en quoi ni comment le narrateur (dont le nom, Pappano, n’est pas sans évoquer, tronqué d’une syllabe, celui d’un célèbre personnage mozartien), musicologue chevronné, vivant pour et avec Mozart, va jusqu’à s’anéantir dans la mémoire de son idole. Nous ne dévoilerons pas le nom de l’assassin du Professeur Langenfeld, éminent directeur du Mozarteum de Salzbourg, et du comte Istvan Sombalazs, amateur éclairé du compositeur. Nous dirons simplement que le récit est double : le lecteur suit Cornélius Pappano dans ses recherches et tribulations, et en alternance, les dernières années de Wolfgang Amadeus, dont le récit, qui met en avant l’énigme de sa mort, est tiré de la somme biographique écrite par ledit Pappano. Les deux narrations entretiennent d’étroites relations, à plus de 200 ans de distance, et convergent vers un point commun de plus en plus crucial.

Histoire biographique, histoire policière, histoires d’amour et de mort s’entrecroisent habilement, laissant volontiers pointer des passages satiriques contre les musicologues patentés : « Quand on comprend trop bien la musique, qu’on en détient toutes les clés, qu’on maîtrise tous les niveaux de lecture, on perd l’essentiel : il se crée, chez beaucoup de spécialistes, une manière de surdité élective qui les rend inaptes à l’étonnement comme à l’exaltation. De cela je suis sûr, mais – on ne se refait pas – je n’ai jamais osé agresser mes confrères sur ce chapitre » ; critique policée à laquelle répond, sans les précautions d’usage, celle, beaucoup plus éloquente dans sa violence, du compositeur lui-même : « S’ils le pouvaient, ces savants personnages établiraient le contenu de mes viscères pour en déduire le menu de mes derniers repas : ma musique et ma merde dans le même mouvement ». Pas de méprise : cela n’occulte pas le génie musical de Mozart, « aussi grand dans l’inspiration sérieuse (opera seria) que dans le buffa ou le Singspiel ». On l’aura compris, ce qui guide la belle plume littéraire de Max Genève, c’est tout bonnement l’amour de la musique.

Jean-Pierre Longre
(mars 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

du même auteur : Le violoniste - Zulma, 2005

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