Le violoniste
Zulma, 2005

 

Musique et « négritude »

La musique est l’un des sujets favoris de Max Genève, témoins quelques romans précédents comme Le compositeur (Flammarion, 1992) ou Le château de Béla Bartók (Zulma, 1995). Ici, elle se manifeste en la personne de Sacha Winter, célèbre violoniste, qui au bout d’une vie pleine de tournées internationales, de fréquentations prestigieuses, d’amours diverses et multiples, ressent des démangeaisons autobiographiques. Incapable, comme beaucoup de ses congénères, d’écrire lui-même ses mémoires, il fait appel à «un type assez gentil» cornaqué par une éditrice autoritaire : le narrateur en personne, petit romancier sans succès, serviable employé d’une compagnie d’assurances, prénommé Thomas, et qui – hasards de l’identification par anticipation – a pris le pseudonyme de… Winter.

Attrait du gain mais aussi de l’inconnu pour l’un, plaisir de se raconter pour l’autre, les deux Winter, mutuellement séduits, se retrouvent régulièrement sur les bords du Léman, l’un enregistrant et transcrivant, l’autre se remémorant et parlant. Leurs rencontres donnent à Thomas l’occasion d’en faire d’autres (quelques plaisantes jeunes femmes, le frère du virtuose, romancier local lui aussi méconnu), et à l’auteur de jouer sur le va-et-vient du temps, ainsi que sur deux niveaux d’écriture : le récit que Thomas fait de ses petites aventures, et celui que le «nègre» fait de la vie du musicien. Max Genève – qui a dû faire l’expérience du métier – en profite pour lancer quelques pointes d’un humour acéré contre les hypocrisies et les artifices commerciaux de la vie littéraire et éditoriale, la morgue de certaines célébrités artistiques (à laquelle s’oppose, par exemple, la modeste simplicité d’un Béla Bartók fugitivement rencontré) et de ceux qui tiennent les cordons de la bourse, les mœurs médiatiques…

Roman plaisant, Le violoniste peut se lire en surface avec l’agrément que procure une jolie mélodie ; si toutefois on se donne la peine d’en sonder l’épaisseur, on s’aperçoit que son harmonie n’est pas due seulement au violon de Sacha (violon qui, d’ailleurs, n’est plus d’aucune utilité) : les histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres, les allusions et références intertextuelles, le double travail d’écriture du narrateur, les effets d’échos et de résonances en font un vrai roman musical.

Jean-Pierre Longre
(juin 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages, dont Queneau en scènes (PULIM, 2005), ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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