Concert - juillet 2006, Jazz à Vienne

Acoustic Masada
John Zorn (saxophone alto), Dave Douglas (trompette), Greg Cohen (contrebasse) et Joey Baron (batterie)

Trio Beyond
John Scofield (guitare), Larry Goldings (orgue) et Jack DeJohnette (batterie et percussions)


 

Masada, ma bar-mitsva survoltée

Très forte, très vive et très free, la formation jazz Masada dirigée par le saxophoniste et producteur de musiques nouvelles John Zorn a chahuté la 26e édition du festival Jazz à Vienne le 7 juillet dernier.

Masada semble atteint d’un syndrome de Tourette musical. Quartette au concept fort original (un jazz de racine juive rappelant Ornette Coleman), le groupe formé par le producteur américain John Zorn se montre incroyable en concert. Qu’on scrute les musiciens resserrés en carré au centre de la large scène ou leur image sur les grands écrans latéraux, c’est à n’y rien comprendre, joyeusement, tout en éruptions, en cascades, en syncopes, dans un torrent de notes, parfois fausses, déversées par une trompette et un saxophone piqués au vif. L’œuvre de Masada tient principalement dans un coffret d’une dizaine de cédés mais au rythme fou de leurs concerts, le tout tiendrait sur trois galettes.
En public, les sonorités « klezmer » (issues de la tradition juive d’Europe de l’Est) ressortent moins que la limpidité envoûtante et piquante des cuivres portés par une rythmique chaloupée, orientale, tenue ferme par la contrebasse, la batterie ou les percussions. Dans ce déluge en plein désert, Dave Douglas paraît le plus subtil, sa trompette chantante appelant au voyage, coulant de superbes solos, complétées par John Zorn au saxo, pendant les rares accalmies d’Acoustic Masada (nom de scène du quartette).

Encouragé par les clameurs, Masada donne un échantillon assez court de son répertoire mais aussi, et surtout, une grosse patate, enchaînant les morceaux sans discourir, rayonnant sans intermittence. L’impression de comique absurde à la Marx Brothers vient en bonne partie du jeu de scène de John Zorn : une main sur le saxo, l’autre envoie des rayons laser vers ses compères qui se lancent aussitôt dans de brèves impros. Ce chef d’orchestre des plus dingos dirige en pointant du doigt frénétiquement et joue la bouche plongée en apnée dans l’instrument. La musique zappe, saute du coq à l’âne, avec un plaisir évident pour la saturation, les syncopes et la déconstruction. John Zorn semble ainsi aller vers la réunion de ses projets les plus extrêmes (Painkiller aux condensés de hard rock sauvage) et les plus sages (tels que Masada).


Les recherches du trio Beyond

En ouverture, le trio Beyond a poursuivi ses recherches dans une gamme de jazz plus large et peut-être plus profonde. Partie sur un rythme lent, cahoteux, puis accélérant petit à petit jusqu’à chauffer dur et fusionner dans l’expérimental, leur performance a mis en valeur l’usage total de la batterie par Jack DeJohnette, un artiste du jazz incontournable à Vienne, inestimable en groupe et dans ses solos dans l’excellente acoustique du Théâtre antique. Une reprise de Larry Young, et le trio semble mené par Larry Goldings, l’un des organistes les plus passionnants du moment, original, appliqué à jouer la basse comme à créer des effets inédits et splendides. Mais c’est ensuite John Scofield, les yeux clos, grimaçant, se balançant d’avant en arrière, qui se déploie, comme en transe, alors Beyond plonge dans le répertoire du guitariste. Ses phrases se bonifient dans la longueur, le son d’abord si clair se froisse sous l’effet des pédales de distorsion et Scofield se libère enfin de son lourd tribut au rock des années soixante-dix. En rappel, « It’s about time », de Miles Davis, lui donne un riff en or dont il s’accommode de manière exceptionnelle, tandis que Jack DeJohnette s’énerve sur ses peaux… Beyond, au-delà.

Les uns passent sur John Zorn, les autres restent. Avec de tels mariages arrangés à l’affiche, de tels étranges mélanges au programme (d’un hommage à la Nouvelle-Orléans au retour de Gilberto Gil) et au rythme de trois à cinq concerts par soir, la formule paraît claire. « Jazz à Vienne » joue à fond la carte de la variété, dans une région déjà « particulièrement riche en jazz, en manifestations diverses et, notamment, en festivals tout au long de l’année », convient le fondateur Jean-Paul Bouteiller. Seulement, en proposant beaucoup, à l’affiche mais aussi en boutique, Vienne peut donner l’impression de manquer d’âme.

François Cavaillès
(juillet 2006)

http://www.jazzavienne.com/

Trio Beyond - Saudades - DoubleCD ECM 987 653-1

www.johnscofield.com

www.jackdejohnette.com

ww.larrygoldings.com

http://www.omnology.com/zorn01.html