Masada,
ma bar-mitsva survoltée
Très
forte, très vive et très free, la formation
jazz Masada dirigée par le saxophoniste et producteur
de musiques nouvelles John Zorn a chahuté la 26e édition
du festival Jazz à Vienne le 7 juillet dernier.
Masada semble
atteint d’un syndrome de Tourette musical. Quartette au
concept fort original (un jazz de racine juive rappelant Ornette
Coleman), le groupe formé par le producteur américain
John Zorn se montre incroyable en concert. Qu’on scrute
les musiciens resserrés en carré au centre de
la large scène ou leur image sur les grands écrans
latéraux, c’est à n’y rien comprendre,
joyeusement, tout en éruptions, en cascades, en syncopes,
dans un torrent de notes, parfois fausses, déversées
par une trompette et un saxophone piqués au vif. L’œuvre
de Masada tient principalement dans un coffret d’une dizaine
de cédés mais au rythme fou de leurs concerts,
le tout tiendrait sur trois galettes.
En public, les sonorités « klezmer » (issues
de la tradition juive d’Europe de l’Est) ressortent
moins que la limpidité envoûtante et piquante des
cuivres portés par une rythmique chaloupée, orientale,
tenue ferme par la contrebasse, la batterie ou les percussions.
Dans ce déluge en plein désert, Dave Douglas paraît
le plus subtil, sa trompette chantante appelant au voyage, coulant
de superbes solos, complétées par John Zorn au
saxo, pendant les rares accalmies d’Acoustic Masada (nom
de scène du quartette).
Encouragé
par les clameurs, Masada donne un échantillon assez court
de son répertoire mais aussi, et surtout, une grosse
patate, enchaînant les morceaux sans discourir, rayonnant
sans intermittence. L’impression de comique absurde à
la Marx Brothers vient en bonne partie du jeu de scène
de John Zorn : une main sur le saxo, l’autre envoie des
rayons laser vers ses compères qui se lancent aussitôt
dans de brèves impros. Ce chef d’orchestre des
plus dingos dirige en pointant du doigt frénétiquement
et joue la bouche plongée en apnée dans l’instrument.
La musique zappe, saute du coq à l’âne, avec
un plaisir évident pour la saturation, les syncopes et
la déconstruction. John Zorn semble ainsi aller vers
la réunion de ses projets les plus extrêmes (Painkiller
aux condensés de hard rock sauvage) et les plus sages
(tels que Masada).
Les recherches du trio Beyond
En ouverture,
le trio Beyond a poursuivi ses recherches dans une gamme de
jazz plus large et peut-être plus profonde. Partie sur
un rythme lent, cahoteux, puis accélérant petit
à petit jusqu’à chauffer dur et fusionner
dans l’expérimental, leur performance a mis en
valeur l’usage total de la batterie par Jack DeJohnette,
un artiste du jazz incontournable à Vienne, inestimable
en groupe et dans ses solos dans l’excellente acoustique
du Théâtre antique. Une reprise de Larry Young,
et le trio semble mené par Larry Goldings, l’un
des organistes les plus passionnants du moment, original, appliqué
à jouer la basse comme à créer des effets
inédits et splendides. Mais c’est ensuite John
Scofield, les yeux clos, grimaçant, se balançant
d’avant en arrière, qui se déploie, comme
en transe, alors Beyond plonge dans le répertoire du
guitariste. Ses phrases se bonifient dans la longueur, le son
d’abord si clair se froisse sous l’effet des pédales
de distorsion et Scofield se libère enfin de son lourd
tribut au rock des années soixante-dix. En rappel, «
It’s about time », de Miles Davis, lui donne
un riff en or dont il s’accommode de manière exceptionnelle,
tandis que Jack DeJohnette s’énerve sur ses peaux…
Beyond, au-delà.
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Les
uns passent sur John Zorn, les autres restent. Avec de
tels mariages arrangés à l’affiche,
de tels étranges mélanges au programme (d’un
hommage à la Nouvelle-Orléans au retour
de Gilberto Gil) et au rythme de trois à cinq concerts
par soir, la formule paraît claire. « Jazz
à Vienne » joue à fond la carte de
la variété, dans une région déjà
« particulièrement riche en jazz, en
manifestations diverses et, notamment, en festivals tout
au long de l’année », convient
le fondateur Jean-Paul Bouteiller. Seulement, en proposant
beaucoup, à l’affiche mais aussi en boutique,
Vienne peut donner l’impression de manquer d’âme. |
François
Cavaillès
(juillet 2006)

http://www.jazzavienne.com/
Trio
Beyond - Saudades
- DoubleCD ECM 987 653-1
www.johnscofield.com
www.jackdejohnette.com
ww.larrygoldings.com
http://www.omnology.com/zorn01.html