Le mendiant
Illustrations de Philippe Dumas
La Joie de lire, 2003

 

« L’homme que j’ai rencontré a été un petit garçon comme toi… »

Claude Martingay nous offre avec Le mendiant une nouvelle conversation entre un grand-père et son petit-fils. En effet, il a déjà utilisé cette situation de dialogue dans La rivière et Le cerisier en 1998, puis Le millefeuille en 1999. Mais les ouvrages ont évolué et le dernier s’avère plus accessible.
Dans les trois premiers albums, chaque échange plein de tendresse entre le « sage » et l’enfant est prétexte à une réflexion poétique qui se veut concrète mais ne se révèle pas forcément évidente… La conversation débute toujours par une préoccupation du petit garçon : « Grand-père, apprends-moi à pêcher ! », « Grand-père, est-ce que tu sais tout ? », « Grand-père, est-ce que tu sais ce qu’est Dieu ? ».
Pour satisfaire la curiosité de l’enfant, le vieil homme utilise des métaphores surprenantes.
Les paroles du petit deviennent « comme les poissons vivants de la rivière » : « Je mange tes mots parce que je t’aime », assure le grand-père. Ainsi le garçon doit apprendre à connaître et à aimer la rivière avant de pêcher ses poissons…

Le grand-père lui-même se sent comme le cerisier : « Les choses que j’ai apprises, les histoires que j’ai écrites ou racontées sont mes feuilles, les cerises qui sont des fruits et ne servent à rien avant d’être mûres, c’est tout ce que je ne sais pas encore ».
Quant à Dieu, il est comme un millefeuille, « et qui connaît mieux le millefeuille : celui qui mange tout ou celui qui ne mange que la crème ? » ; ainsi ceux qui aiment Dieu seulement quand ça les arrange ne peuvent pas vraiment savoir ce qu’Il est.

Pour illustrer La rivière, le graphiste Yassen Grigorov a utilisé les détails d’un tableau de Xavier Cardinaux, peintre d’origine genevoise comme Claude Martingay. Texte et dessins forment un ensemble très abstrait, fort difficile d’accès pour un jeune lecteur. Alfonso Ruano illustre Le cerisier de façon plus réaliste, mais très statique.Yassen Grigorov collabore de nouveau avec l’auteur dans Le millefeuille, mais cette fois c’est lui-même qui y travaille : ses dessins sont très représentatifs, très forts et minutieux autant dans les scènes d’extérieur que dans les objets et les portraits. On se promène enfin, on bouge, l’illustration apporte beaucoup de vie et de couleur à une simple conversation initiatique.

Le mendiant est un album d’un format un peu plus grand que les trois précédents ; le contenu en est aussi plus dynamique ; le mouvement est donné par les illustrations de Philippe Dumas, mais également ici par le texte grâce à un va et vient entre le présent et le passé. Comme dans Le millefeuille nous suivons le grand-père et son petit-fils dans leur promenade, mais cette fois, le vieil homme « raconte » une histoire, un moment de sa vie… Voici une feuille du cerisier, sans doute, rappelez-vous ! … L’enfant a déjà entendu l’aventure mais il ne s’en lasse pas… Le grand-père reparle donc du mendiant à qui il avait donné un peu d’argent au cours d’un voyage en Forêt Noire, à qui il avait écrit ensuite, de retour à Genève, car il était obsédé par le souvenir de l’homme et de son chien. Malgré l’adresse plus qu’approximative, vingt jours après, la réponse était arrivée : quel bonheur ! Toute une classe d’enfants s’était mise à la recherche du mendiant et l’avait retrouvé !

Le petit garçon aimerait bien connaître le nom du mendiant, mais son grand-père le garde au fond de lui, c’est son émotion secrète, le cadeau de cet homme qu’il a respecté et considéré comme son semblable. Point besoin de le nommer, il ne l’oubliera jamais… C’est peut-être ce secret que l’enfant n’arrive pas à arracher à son grand-père et qui lui fait réclamer encore et encore la même histoire…
Philippe Dumas mêle l’encre de Chine et l’aquarelle pour animer les décors d’une calme promenade à travers Genève, au bord de l’eau ou dans les rues. Il peint aussi le souvenir du mendiant, son regard triste et perdu, au contraire des yeux animés du chien qui happent l’attention des passants. L’utilisation de l’italique pour le texte intégral de l’album, ainsi que l’insertion de quelques bulles, sont assez surprenantes. Voici un album original et bien sérieux que les enfants ne choisiront peut-être pas d’eux-mêmes mais qu’il sera intéressant de leur faire découvrir pour l’histoire simple et tendre qu’il propose, pour le message de charité et de respect qu’il renferme.

La métaphore est encore présente, encore incertaine à décrypter : « ne pas dire le nom, c’est comme le silence de la neige » ; Claude Martingay garde son ton poétique, son désir d’initier, son souci de trouver un langage pour étonner. Il se met ici un peu plus à la portée des jeunes lecteurs. Sa parole est humaine et c’est bon de l’entendre…

Martine Falgayrac
(janvier 2004)

http://www.lajoiedelire.ch