The diary of Adam and Eve
(juillet 2002, Hesperus Press)

parutions en français
Lettres de la Terre, L'Oeil d'or, 2005
Journal d'Adam et journal d'Ève, L'Oeil d'or, 2004
Traduction Freddy Michalski
ill. Sarah d'Haeyer

 

 

La véritable histoire d'Adam et Eve...

Cet ouvrage réunit, pour la première fois, plusieurs textes peu connus de Mark Twain et dont les diverses publications s'étendaient jusqu'à lors de 1906 à 1962. Tous ont en commun les deux ancêtres bibliques, revus et corrigés par le satiriste Twain, qui a imaginé les journaux intimes d'Adam et d'Eve, depuis leurs premiers jours au paradis jusqu'à leur chute, en passant par leur exploration de l'Eden et la découverte de l'arbre de la connaissance. En résulte une chronique à l'humour décapant, qui dérive en partie de la naïveté originelle des deux protagonistes et la description de leurs tâtonnements intellectuels et empiriques, leurs conclusions (souvent erronées) et leurs questionnements sur le monde idyllique et totalement absurde dans lequel ils vivent : Eve s'étonne avec justesse qu'un tigre ou qu'un lion soit condamné à se nourrir de framboises ou de légumes, alors que leur mâchoire semble plutôt indiquer qu'ils sont destinés à être des carnivores... De même, Adam s'interroge sur l'origine de sa compagne, qui déclare avoir été créée à partir d'une de ses côtes, alors que ses côtes sont toujours bien en place... Celle qu'il nomme "la nouvelle créature" (en la gratifiant tout d'abord du pronom anglais "it", en lieu et place de "she") avec une pointe de misogynie (déjà !) l'agace par ses bavardages incessants et dérange sa solitude : elle le suit partout où il va, s'obstine à nommer les choses qu'ils rencontrent avant même que lui ait eu le temps de réfléchir à un nom... Twain accorde ainsi le pouvoir du verbe à Eve, qui pense que le mutisme d'Adam est dû au fait "que peut-être, il n'est pas très intelligent." Assurément, elle ne se trompe guère sur son compte, lui qui s'obstine à ne pas reconnaître ses propres enfants, les prenant d'abord pour de mystérieux poissons, puis des kangourous, et enfin des ours, pour enfin comprendre, bien des années plus tard, qu'ils sont des "garçons" ! Une façon d'insister sur l'ignorance crasse du premier homme mais aussi d'illustrer avec drôlerie les stades par lesquels passe chaque être humain, de la naissance à l'âge adulte.

L'humanité naissante selon Mark Twain peut ainsi se résumer : un homme peu curieux, acceptant son lot sans se poser trop de questions et déjà désireux d'éviter une compagne désignée par un créateur invisible, qui n'apparaît que sous forme de "voix" lointaine, (contrairement à Satan...) ; Eve est une femme active, impatiente de découvrir ce monde qu'elle explore sans relâche, charmante dans sa hâte à nommer tout ce qui croise son chemin et dans son entêtement à vouloir comprendre chaque phénomène (le feu, les étoiles ou l'instinct maternel...). Et pourtant, peu après la chute, Adam prend conscience de cette énergie bouillonnante et se dit qu'il pourrait en tirer profit (puisqu'il leur faudra maintenant travailler pour vivre...). Eve seule est consciente de la beauté qui les entoure (la femme est déjà poète, s'abreuvant de courtes phrases qu'elle compose spontanément), alors que son compagnon a une fâcheuse tendance à ne considérer les choses qu'à travers un prisme utilitariste...

Ces textes amusants, subtils et semi-philosophiques abordent aussi des questions d'ordre générique et social, et, tout particulièrement, dénoncent en filigrane certains comportements typiquement masculins (qui auraient donc été véhiculés par la bible ?). Suivent quelques extraits "autobiographiques" de la main d'une Eve vieillie qui revient sur son "enfance" au paradis, se remémorant sa soif de savoir quand elle était encore une "scientifique", une rivale d'Adam et que tous deux recherchaient le sens du terme "mort" (bien entendu soufflé par le serpent ; quelques pages sont en effet dédiées au "journal de Satan"). Un autre passage ("Adam's soliloquy") voit Adam en visite au musée d'histoire naturelle de New-York puis discutant avec une dame, l'une de ses descendantes, assise sur un banc...
Dans cette "compilation" , Twain joue (et se joue) des mythes bibliques et du conte de la genèse, tout en faisant montre d'un humour brillant : une relecture de la bible (et de ses incongruités, inhérentes à toute légende) particulièrement savoureuse et amorale, à la lumière des découvertes scientifiques de son temps, nous livrant ainsi de délicieux anachronismes darwiniens ou parsemant son Eden de quelques ptérodactyles ou autres brontosaures...

Ce titre réjouissant est l'un de ceux qui inaugurent la naissance d'une toute nouvelle maison d'édition britannique, Hesperus Press, dont la devise latine ("Et remotissima propre" ) traduit bien les intentions : rapprocher ce qui est éloigné, dans l'espace et dans le temps et publier de courts ouvrages dits "classiques", généralement oubliés, mais écrits par les plus grands auteurs américains et européens ; dans leur premier catalogue (30 titres en tout, de juillet à décembre 2002, et 50 promis pour 2003) outre des écrivains anglais comme Thackeray, Defoe, Wilkie Collins, Dickens ou encore DH Lawrence, on trouve côte à côte Dostoïevsky, Baudelaire, Pirandello, Zola ou Gogol, pour n'en citer que certains. Une collection qui devrait réconcilier modernes et anciens et mettre au goût du jour des textes d'une grande intelligence.

Blandine Longre
(septembre 2002)

 

http://loeildor.free.fr/

http://www.hesperuspress.com

autre titre d'Hesperus
Who killed Zebedee ? (WW Collins)

http://www.csustan.edu/english/reuben/pal/chap5/twain.html

http://www.bu.edu/religion/faculty/biblicalfictions/twain.htm

adaptation théâtrale (en français)
http://msql.passion-theatre.org/spectacles/pagesspectacles/FICHE_1308.html