|
La
véritable histoire d'Adam et Eve...
Cet ouvrage
réunit, pour la première fois, plusieurs textes peu
connus de Mark Twain et dont les diverses publications s'étendaient
jusqu'à lors de 1906 à 1962. Tous ont en commun les
deux ancêtres bibliques, revus et corrigés par le satiriste
Twain, qui a imaginé les journaux intimes d'Adam et d'Eve,
depuis leurs premiers jours au paradis jusqu'à leur chute,
en passant par leur exploration de l'Eden et la découverte
de l'arbre de la connaissance. En résulte une chronique à
l'humour décapant, qui dérive en partie de la naïveté
originelle des deux protagonistes et la description de leurs tâtonnements
intellectuels et empiriques, leurs conclusions (souvent erronées)
et leurs questionnements sur le monde idyllique et totalement absurde
dans lequel ils vivent : Eve s'étonne avec justesse qu'un
tigre ou qu'un lion soit condamné à se nourrir de
framboises ou de légumes, alors que leur mâchoire semble
plutôt indiquer qu'ils sont destinés à être
des carnivores... De même, Adam s'interroge sur l'origine
de sa compagne, qui déclare avoir été créée
à partir d'une de ses côtes, alors que ses côtes
sont toujours bien en place... Celle qu'il nomme "la nouvelle
créature" (en la gratifiant tout d'abord du pronom
anglais "it", en lieu et place de "she") avec
une pointe de misogynie (déjà !) l'agace par ses bavardages
incessants et dérange sa solitude : elle le suit partout
où il va, s'obstine à nommer les choses qu'ils rencontrent
avant même que lui ait eu le temps de réfléchir
à un nom... Twain accorde ainsi le pouvoir du verbe à
Eve, qui pense que le mutisme d'Adam est dû au fait "que
peut-être, il n'est pas très intelligent."
Assurément, elle ne se trompe guère sur son compte,
lui qui s'obstine à ne pas reconnaître ses propres
enfants, les prenant d'abord pour de mystérieux poissons,
puis des kangourous, et enfin des ours, pour enfin comprendre, bien
des années plus tard, qu'ils sont des "garçons"
! Une façon d'insister sur l'ignorance crasse du premier
homme mais aussi d'illustrer avec drôlerie les stades par
lesquels passe chaque être humain, de la naissance à
l'âge adulte.
L'humanité
naissante selon Mark Twain peut ainsi se résumer : un homme
peu curieux, acceptant son lot sans se poser trop de questions et
déjà désireux d'éviter une compagne
désignée par un créateur invisible, qui n'apparaît
que sous forme de "voix" lointaine, (contrairement à
Satan...) ; Eve est une femme active, impatiente de découvrir
ce monde qu'elle explore sans relâche, charmante dans sa hâte
à nommer tout ce qui croise son chemin et dans son entêtement
à vouloir comprendre chaque phénomène (le feu,
les étoiles ou l'instinct maternel...). Et pourtant, peu
après la chute, Adam prend conscience de cette énergie
bouillonnante et se dit qu'il pourrait en tirer profit (puisqu'il
leur faudra maintenant travailler pour vivre...). Eve seule est
consciente de la beauté qui les entoure (la femme est déjà
poète, s'abreuvant de courtes phrases qu'elle compose spontanément),
alors que son compagnon a une fâcheuse tendance à ne
considérer les choses qu'à travers un prisme utilitariste...
Ces textes amusants, subtils et semi-philosophiques abordent aussi
des questions d'ordre générique et social, et, tout
particulièrement, dénoncent en filigrane certains
comportements typiquement masculins (qui auraient donc été
véhiculés par la bible ?). Suivent quelques extraits
"autobiographiques" de la main d'une Eve vieillie qui
revient sur son "enfance" au paradis, se remémorant
sa soif de savoir quand elle était encore une "scientifique",
une rivale d'Adam et que tous deux recherchaient le sens du terme
"mort" (bien entendu soufflé par le serpent ; quelques
pages sont en effet dédiées au "journal
de Satan"). Un autre passage ("Adam's soliloquy")
voit Adam en visite au musée d'histoire naturelle de New-York
puis discutant avec une dame, l'une de ses descendantes, assise
sur un banc...
Dans cette "compilation" , Twain joue (et se joue) des
mythes bibliques et du conte de la genèse, tout en faisant
montre d'un humour brillant : une relecture de la bible (et de ses
incongruités, inhérentes à toute légende)
particulièrement savoureuse et amorale, à la lumière
des découvertes scientifiques de son temps, nous livrant
ainsi de délicieux anachronismes darwiniens ou parsemant
son Eden de quelques ptérodactyles ou autres brontosaures...
 |
Ce titre
réjouissant est l'un de ceux qui inaugurent la naissance
d'une toute nouvelle maison d'édition britannique,
Hesperus Press, dont la devise latine ("Et
remotissima propre" ) traduit bien les intentions
: rapprocher ce qui est éloigné, dans l'espace
et dans le temps et publier de courts ouvrages dits "classiques",
généralement oubliés, mais écrits
par les plus grands auteurs américains et européens
; dans leur premier catalogue (30 titres en tout, de juillet
à décembre 2002, et 50 promis pour 2003) outre
des écrivains anglais comme Thackeray, Defoe, Wilkie
Collins, Dickens ou encore
DH Lawrence, on trouve côte à côte Dostoïevsky,
Baudelaire, Pirandello, Zola ou Gogol, pour n'en citer que
certains. Une collection qui devrait réconcilier modernes
et anciens et mettre au goût du jour des textes d'une
grande intelligence.
Blandine
Longre
(septembre 2002)
|

http://loeildor.free.fr/
http://www.hesperuspress.com
autre
titre d'Hesperus
Who killed Zebedee ? (WW Collins)
http://www.csustan.edu/english/reuben/pal/chap5/twain.html
http://www.bu.edu/religion/faculty/biblicalfictions/twain.htm
adaptation
théâtrale (en français)
http://msql.passion-theatre.org/spectacles/pagesspectacles/FICHE_1308.html
|