Lying Awake
(Bloomsbury, 2002)

 

Suspense spirituel

Mark Salzman vit à Los Angeles et situe l'action de Lying Awake, son dernier roman, au coeur de la métropole, entre l'autoroute, Chinatown, le stade Dodger, au creux des collines, dans un monastère invisible, tel "un bateau englouti", chez les soeurs du Carmel de Saint Joseph. Un lieu atypique, éloigné des trépidations du monde contemporain, peuplé de moins de vingt religieuses vouées à une vie de contemplation.
Parmi elles, Soeur Jean de la croix, dont le parcours spirituel est ici retracé étape par étape ; Mark Salzman bâtit son récit autour des extases, des doutes et des peurs qui s'insinuent dans cette religieuse modèle qui a su cultiver sa foi, et que son dieu semble avoir dotée d'une transcendance lumineuse : une inspiration divine qui lui souffle des poèmes et d'autres écrits sur la vie contemplative. La soeur a déjà publié un ouvrage de poèmes et d'essais intitulé "Sparrow on a roof" et à l'occasion du centième anniversaire de la mort de Thérèse de Lisieux (1897-1997), elle s'est vue invitée au Vatican afin d'offrir un poème dédié à la sainte.

Mais les fréquents maux de tête de Soeur Jean causent du souci aux autres religieuses et une consultation à l'hôpital s'impose. Là, ce qu'on lui révèle aura des conséquences sur sa vie religieuse et sur les choix qu'elle est supposée faire ; pour le médecin, elle n'est pas atteinte d'une maladie incurable, au contraire, mais d'une légère épilepsie ; mais pour Soeur Jean, une vérité troublante s'impose à elle : son talent ne serait donc pas engendré par sa seule foi, mais par une pathologie provoquant habiteuellement de l'hypergraphie, d'intenses émotions et une forte exaltation religieuse... Un syndrome auquel Dostoïevski a donné son nom, lui qui souffrait du même mal. La surprise passée, Soeur Jean s'interroge profondément, afin de résoudre ce dilemme: faut-il accepter le traitement médical et ainsi renoncer à ces épisodes de clairvoyance dont elle croyait l'origine divine, ou bien refuser de se faire opérer mais continuer à vivre en sachant que sa foi est artificielle, une pure illusion construite par un organisme malade ?

La lutte intérieure de la religieuse est ici admirablement décrite, et les doutes qui se succèdent dans son esprit sont évoqués avec pudeur et limpidité. Le récit de Mark Salzman (qui est enfin parvenu à écrire ce roman au bout de six ans) oscille entre deux pôles ambivalents, incompatibles, qui incarnent deux univers opposés, l'un matériel, l'autre immatériel : neurologie et religion, science et spiritualité. L'atmosphère du monastère est émouvante et terrifiante tout à la fois (l'on garde toujours en mémoire les récits fictifs ou non de religieuses des siècles passés) et même si le lecteur a encore du mal à comprendre le choix de ces femmes volontairement cloîtrées, Mark Salzman, lui-même athée, a le mérite de parvenir à nous attacher à ce lieu paisible mais néanmoins oppressant, où les jours semblent couler hors du temps, à le dévoiler avec délicatesse, à faire le récit de la vie quotidienne et de la vocation de ces femmes sans jugement a priori, ni mépris, mais au contraire avec beaucoup d'humanité et de douceur.

Blandine Longre
(juillet 2002)


Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com

http://www.ocarm.org/index.htm

http://carmelites.org/