The curious incident of the dog in the night-time
Jonathan Cape, 2003

Le bizarre incident du chien pendant la nuit
Nil Editions mars 2004

 

 

Un surprenant tour de force narratif, aux confins de l’esprit humain

The curious incident of the dog in the night-time est sans nul doute l’une des révélations littéraires et éditoriales de l’année 2003 en Grande-Bretagne — le monde des marchands ne s’y est pas trompé : les droits ont déjà été achetés en France et dans de nombreux autres pays et un film serait en préparation. Plus important encore, ce roman est à inscrire sur la liste de ceux qui marquent l’esprit de façon indélébile, car Christopher Boone, le jeune narrateur hors normes créé par Mark Haddon, appartient à une catégorie de personnages inclassables et inoubliables, comme l’Owen Meany de John Irving (A prayer for Owen Meany) ou l’Adrian Mole de Sue Townsend. Si l’on remonte encore plus loin la frise de l’histoire littéraire, on repense plus particulièrement à un autre narrateur, le Benjamin Compson du Bruit et la fureur de William Faulkner qui, avant même que le monde médical n’ait défini le concept d’autisme, a su capter poétiquement et de façon inégalable les processus mentaux et les souffrances psychologiques d’un être désaxé.

C’est dans une autre veine que Mark Haddon réussit à offrir un récit tragi-comique qui échappe à toute catégorisation, un journal intime frappant où tout sonne juste, même les plus terribles manies, lubies, phobies ou idiosyncrasies d’un garçon de quinze ans. L’autisme (même si le terme n’est jamais employé par le narrateur), du grec « autos », fut véritablement découvert en 1943 par L. Kanner et se caractérise par un repliement excessif sur soi, le sujet affecté perdant plus ou moins contact avec la réalité ; ce n’est pas tout à fait le cas de Christopher Boone qui, en dépit de son obsession de l’ordre et de ses peurs parfois incontrôlables, parvient à instaurer un dialogue, à créer des liens avec le monde extérieur, même difficilement.

Ce journal en est la preuve ; il est d’abord une « commande » de l’un de ses professeurs, qui lui a conseillé de coucher sur le papier une enquête très particulière : Christopher, qui voue une adoration sans bornes à Sherlock Holmes, veut prouver qu’il est capable d’écrire un roman policier et de résoudre par ses propres moyens un meurtre qui le révolte ; une nuit, lors de l’une de ses déambulations nocturnes – il aime à s’imaginer seul au monde et la nuit est propice à ces rêveries – le garçon découvre le cadavre encore chaud de Wellington, le caniche de la voisine. Christopher aime les animaux et se met en tête de mener l’enquête, en dépit des interdictions de son père, un homme veuf depuis peu et plutôt taciturne.
Ce « curieux incident » est le point de départ de multiples découvertes, parfois abruptes et effrayantes pour le garçon, et qui changent le cours de sa vie et de celle de ses parents : des révélations sur son père et sa mère, un terrifiant voyage à Londres, etc. qui l’obligent à sortir de son univers rassurant, jalonné de repères précis et d’activités stéréotypées.

D’emblée, le lecteur a de quoi être surpris : faut-il se fier à la naïveté volontaire du titre et au regard littéral que le narrateur porte sur le monde ? Car au-delà des rituels psychotiques que s’impose Christopher (ce que son père interprète comme de l’égoïsme), ce garçon est un petit génie : un mathématicien doué, doté d’un sens logique implacable et qui n’hésite pas à émailler sa narration de dessins, schémas, diagrammes, listes et énigmes mathématiques, des éléments qui reflètent son souci de clarté et son désir d'être compris et accepté tel qu’il est. Au-delà du thème central, le roman explore ainsi une multiplicité de thèmes et tente de définir la notion de lien social, d'expliquer ce qui peut pousser l’être humain (même quelqu’un comme Christopher Boone) à désirer l’affection et l’approbation de ses semblables, bref, à analyser la nature humaine dans ce qu’elle a de plus complexe, à travers les dysfonctionnements d’une famille qui n’a pas su accepter la différence d'un enfant.

Dans ce tour de force narratif, l’humour jaillit à chaque coin de page, de situations inattendues mais racontées sur un ton neutre, d’une voix presque plate et terriblement lucide qui n’a pas conscience d’être drôle, et cependant si drôle que l’on en oublie les souffrances de Christopher. Mais la compassion de l’auteur prend aussi le dessus, et si l’on rit de la naïveté du garçon, c’est sans méchanceté car on loue aussi ses grandes capacités de déduction, ses excellentes qualités narratives et paradoxalement, humaines ; on se surprend même à imaginer un monde peuplé de Christopher Boone, incapable de mentir ou de comprendre une métaphore, voué à toujours dire ce qu’il pense sans avoir à se soucier des autres ; un personnage qui incarne en quelque sorte une forme de libération de l’individu face aux contraintes sociales qui nous enferment dans le carcan collectif.

On pourrait aller encore plus loin et analyser The curious incident à un niveau linguistique : car c’est aussi un roman sur le langage et ses qualités thérapeutiques, qui s’interroge sur l’idée de narration, sur le sens de l’écriture et sur le pouvoir du verbe : même si l’auteur écrit pour la jeunesse depuis de nombreuses années, ce roman exceptionnel est un début littéraire à ne pas manquer et la voix de Christopher nous hantera longtemps encore ; sur sa lancée, Mark Haddon a entrepris la rédaction d’un deuxième roman « pour adultes », au titre prometteur, « Blood and scissors »… Souhaitons lui la même clairvoyance et le même talent.

Blandine Longre
(septembre 2003)

Mark Haddon a remporté le prix Whitbread et le prix Guardian de la jeunesse pour ce roman.

Lire l'article de Pascale Arguedas

L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk

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