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Un
surprenant tour de force narratif, aux confins de l’esprit
humain
The
curious incident of the dog in the night-time est
sans nul doute l’une des révélations littéraires
et éditoriales de l’année 2003 en Grande-Bretagne
— le monde des marchands ne s’y est pas trompé
: les droits ont déjà été achetés
en France et dans de nombreux autres pays et un film serait en préparation.
Plus important encore, ce roman est à inscrire sur la liste
de ceux qui marquent l’esprit de façon indélébile,
car Christopher Boone, le jeune narrateur hors normes créé
par Mark Haddon, appartient à une catégorie de personnages
inclassables et inoubliables, comme l’Owen Meany de John Irving
(A prayer for Owen Meany) ou l’Adrian Mole de Sue
Townsend. Si l’on remonte encore plus loin la frise de l’histoire
littéraire, on repense plus particulièrement à
un autre narrateur, le Benjamin Compson du Bruit et la fureur
de William Faulkner qui, avant même que le monde médical
n’ait défini le concept d’autisme, a su capter
poétiquement et de façon inégalable les processus
mentaux et les souffrances psychologiques d’un être
désaxé.
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C’est
dans une autre veine que Mark Haddon réussit à
offrir un récit tragi-comique qui échappe à
toute catégorisation, un journal intime frappant où
tout sonne juste, même les plus terribles manies, lubies,
phobies ou idiosyncrasies d’un garçon de quinze
ans. L’autisme (même si le terme n’est jamais
employé par le narrateur), du grec « autos »,
fut véritablement découvert en 1943 par L. Kanner
et se caractérise par un repliement excessif sur soi,
le sujet affecté perdant plus ou moins contact avec
la réalité ; ce n’est pas tout à
fait le cas de Christopher Boone qui, en dépit de son
obsession de l’ordre et de ses peurs parfois incontrôlables,
parvient à instaurer un dialogue, à créer
des liens avec le monde extérieur, même difficilement. |
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Ce journal
en est la preuve ; il est d’abord une « commande »
de l’un de ses professeurs, qui lui a conseillé de
coucher sur le papier une enquête très particulière
: Christopher, qui voue une adoration sans bornes à Sherlock
Holmes, veut prouver qu’il est capable d’écrire
un roman policier et de résoudre par ses propres moyens un
meurtre qui le révolte ; une nuit, lors de l’une de
ses déambulations nocturnes – il aime à s’imaginer
seul au monde et la nuit est propice à ces rêveries
– le garçon découvre le cadavre encore chaud
de Wellington, le caniche de la voisine. Christopher aime les animaux
et se met en tête de mener l’enquête, en dépit
des interdictions de son père, un homme veuf depuis peu et
plutôt taciturne.
Ce « curieux incident » est le point de départ
de multiples découvertes, parfois abruptes et effrayantes
pour le garçon, et qui changent le cours de sa vie et de
celle de ses parents : des révélations sur son père
et sa mère, un terrifiant voyage à Londres, etc. qui
l’obligent à sortir de son univers rassurant, jalonné
de repères précis et d’activités stéréotypées.
D’emblée,
le lecteur a de quoi être surpris : faut-il se fier à
la naïveté volontaire du titre et au regard littéral
que le narrateur porte sur le monde ? Car au-delà des rituels
psychotiques que s’impose Christopher (ce que son père
interprète comme de l’égoïsme), ce garçon
est un petit génie : un mathématicien doué,
doté d’un sens logique implacable et qui n’hésite
pas à émailler sa narration de dessins, schémas,
diagrammes, listes et énigmes mathématiques, des éléments
qui reflètent son souci de clarté et son désir
d'être compris et accepté tel qu’il est. Au-delà
du thème central, le roman explore ainsi une multiplicité
de thèmes et tente de définir la notion de lien social,
d'expliquer ce qui peut pousser l’être humain (même
quelqu’un comme Christopher Boone) à désirer
l’affection et l’approbation de ses semblables, bref,
à analyser la nature humaine dans ce qu’elle a de plus
complexe, à travers les dysfonctionnements d’une famille
qui n’a pas su accepter la différence d'un enfant.
Dans ce tour
de force narratif, l’humour jaillit à chaque coin de
page, de situations inattendues mais racontées sur un ton
neutre, d’une voix presque plate et terriblement lucide qui
n’a pas conscience d’être drôle, et cependant
si drôle que l’on en oublie les souffrances de Christopher.
Mais la compassion de l’auteur prend aussi le dessus, et si
l’on rit de la naïveté du garçon, c’est
sans méchanceté car on loue aussi ses grandes capacités
de déduction, ses excellentes qualités narratives
et paradoxalement, humaines ; on se surprend même à
imaginer un monde peuplé de Christopher Boone, incapable
de mentir ou de comprendre une métaphore, voué à
toujours dire ce qu’il pense sans avoir à se soucier
des autres ; un personnage qui incarne en quelque sorte une forme
de libération de l’individu face aux contraintes sociales
qui nous enferment dans le carcan collectif.
On pourrait
aller encore plus loin et analyser The curious incident
à un niveau linguistique : car c’est
aussi un roman sur le langage et ses qualités thérapeutiques,
qui s’interroge sur l’idée de narration, sur
le sens de l’écriture et sur le pouvoir du verbe :
même si l’auteur écrit pour la jeunesse depuis
de nombreuses années, ce roman exceptionnel est un début
littéraire à ne pas manquer et la voix de Christopher
nous hantera longtemps encore ; sur sa lancée, Mark Haddon
a entrepris la rédaction d’un deuxième roman
« pour adultes », au titre prometteur, « Blood
and scissors »… Souhaitons lui la même clairvoyance
et le même talent.
Blandine
Longre
(septembre 2003)
Mark Haddon a remporté
le prix Whitbread et le prix Guardian de la jeunesse pour ce roman.

Lire
l'article de Pascale Arguedas
L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk
http://www.randomhouse.co.uk/curious/
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