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Fresque mythico-moderne
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Quoi de
commun entre une chanteuse de folk engagée, un instituteur
idéaliste et passionné d'histoire, une louve
compatissante, une conservatrice de musée un peu coincée,
un sultan oriental, un archéologue farfelu et paternaliste
et Leto, déesse aux multiples pouvoirs, mère
d'Apollon et d'Artémis ?
Le dernier
roman de Marina Walker (qui a déjà publié
un grand nombre d'ouvrages théoriques traitant des
mythologies, du féminisme et de la religion) est une
gageure. Tout débute en Lycanie, en des temps si reculés
qu'on ne peut les dater, pour s'achever au coeur des années
90, dans un pays nommé Albion... C'est le récit
palpitant et labyrinthique d'une errance interminable, celle
de l'indestructible Leto ( Laetitia, Ella, ou encore Nellie...),
un parcours qui défie le temps et l'espace, celui d'une
créature dont l'instinct de survie brise toutes les
barrières culturelles ou temporelles et dont la capacité
d'adaptation rappelle l'endurance des expatriés de
tous temps...
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Les événements
se reconstituent peu à peu grâce à Kim McQuy,
jeune instituteur qui reçoit de mystérieux messages
intérieurs, et qui se trouve à la tête d'un
drôle de mouvement politico-historico-spirituel : le HSWU
("History Starts With Us", l'histoire commence avec nous...)
; peu pris au sérieux, considéré comme un agitateur
potentiellement dangereux par les autorités, il prône
néanmoins une foi nouvelle enfin capable d'unir les déracinés
et les dépossédés, bref, les sans-terre de
tous pays. Un sarcophage et une momie exposés au musée
d'Albion (le fameux "Leto Bundle", littéralement
le "paquet", le "ballot" de Leto), ne cessent
d'attirer les foules et seraient, selon Kim, le plus puissant symbole
de son improbable utopie. Ainsi, à l'aide d'Hortense Fernly,
employée au Musée, il étudie à loisir
les archives se rapportant à ces vestiges, ainsi que les
parchemins et objets trouvés dans une tombe en Lycanie en
1839 par Skipwith, un archéologue venu d'Albion
Parmi les manuscrits,
certains content l'histoire de Leto ; violée par Zeus, pourchassée
par Héra elle atterrit en Lycanie, où elle donne naissance
à d'étranges jumeaux sans nombril, sortis d'un oeuf
bleu et granuleux, Phoebe et Phoebus. La Lycanie est une terre aride
et déserte où l'on ne peut longtemps survivre ; c'est
la louve Lycia qui les recueille et qui prédit à la
déesse qu'elle est prédestinée à errer
jusqu'à ce qu'elle et ses enfants ne soient plus pris pour
des étrangers... Nous retrouvons Leto/Laetitia au XIIème
siècle, dans la forteresse de Cadenas La Jolie, la prisonnière
préférée de Cunmar le terrible. De nouveau
chassée, elle est recueillie par une louve : l'histoire se
répète et le temps demeure en suspens pour Leto, à
moins qu'elle n'avance avec lui...
Il faut louer ici la dextérité de l'auteur à
employer différents styles et registres (de l'e-mail abrupt
à la chronique moyenâgeuse, en passant par les récits
maritimes des victoriens et les monologues intérieurs où
s'extériorise le flux de la conscience de Leto), à
jongler avec la dissolution du temps et l'expansion de l'espace,
à nous réserver d'imprévisibles retournements
de situation, osant même abandonner des personnages cruciaux
et nous en imposer d'autres que l'on croyait secondaires, ou encore,
à nous détourner de toute idée liée
à la "réincarnation" telle que nous l'entendons
: Leto ne revit pas, elle continue d'exister, tout simplement. Il
serait inutile de chercher la moindre explication rationnelle, car
ce roman obéit avant tout à une logique interne qui
tient de la fable universaliste ; ceci est particulièrement
évident lorsque nous retrouvons en 1971 une Leto affaiblie
et vieillie : projetée à Tirzah, une sinistre ville
assiégée au coeur d'une Europe indifférente
(en dépit de l'aide humanitaire...), son existence de survivante
puis de réfugiée remet en mémoire des histoires
comme il y en a tant de nos jours.
Parabole contre l'errance forcée et le rejet des pays démocratiques,
contre l'exclusion d'une femme qui pourrait bien être la mère
de l'humanité, humiliée, violentée, et qui
recherche Phoebus, son fils perdu, cette fresque invraisemblable
et foisonnante à laquelle on voudrait bien pouvoir croire,
dissimule ainsi une réflexion sur l'ethnicité universelle
et jette un regard étonnament approbateur sur la "globalisation"
actuelle.
L'exploration, la transposition et l'exploitation du mythe de Leto
donnent à l'auteur l'occasion de créer un univers
qui combine habilement réalisme et imaginaire, dans lequel
tout est destiné à se rejoindre, tel un immense puzzle
qui nous tient en suspens entre la Lycanie et Albion, entre les
troublantes découvertes de Kim et le destin dramatique de
Leto ; l'on souhaite ainsi que ce roman érudit et sensible
soit véritablement perçu comme une ode flamboyante
au courage des êtres qui ont tout perdu, mais qui, à
l'image de la déesse, persévèrent dans leur
quête, en dépit de l'isolement, de la faim ou de la
détresse. Mais misérabilisme et sensiblerie sont ici
hors de propos : l'auteur témoigne, dénonce et parodie
nos sociétés dites "développées",
tout en mêlant au cynisme ambiant une pointe de merveilleux,
une sortie de secours qu'emprunte sans en être conscient Kim
l'idéaliste, qui affirme que "nous devons interroger
le passé afin de se forger un nouvel avenir...".
B.Longre
(août 2001)
du même auteur
Indigo,
Serpent à Plumes ,1996
Un Père égaré, Serpent à
Plumes, 1994
Sirènes en sous-sol, Serpent à Plumes,1994
Un Père égaré, Julliard, 1990
Seule entre toutes les femmes : mythe et culte de la Vierge
Marie, Rivages, 1989

L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk
Site de l'auteur
http://www.marinawarner.com
Premier
chapitre en ligne
http://books.guardian.co.uk/firstchapters/story/0,6761,506374,00.html
http://www.messagenet.com/myths/index.html
http://www.hsa.brown.edu/~maicar/
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