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Suite loufoque
pour auteur fictif
Tout écrivain
éprouve, un jour ou l'autre, le désir de se raconter,
de mettre en exergue ce "Je" habituellement dans l'ombre
: un besoin compulsif et impérieux de voir son patronyme
visible non plus seulement sur la couverture, mais aussi à
l'intérieur même du livre. On pense aux Confessions
de Rousseau, et à tous ces auteurs qui ont laissé
journaux, mémoires et autres autobiographies ; Any
human heart, le dernier roman de William Boyd est, à
cet égard, un pastiche exemplaire (avec ses vrais-faux journaux
intimes). on pense aussi à Eric Holder
(son roman La correspondante) à la très
médiatique Amélie Nothomb,
ou encore à ces romancières du type Annie Ernaux ou
autres Catherine Millet, qui livrent au lecteur-voyeur quelques
salaces tranches de leurs exploits sexuels ou d'ennuyeux extraits
de leur prose intime.
On pourrait croire que Marie Nimier ne fait donc pas figure d'exception
dans cette vague nombriliste, typiquement française ; dans
La nouvelle pornographie, nul besoin pour le lecteur
d'imaginer un narrateur dissimulé derrière des personnages
semi-autobiographiques : elle annonce sans détour l'identité
de la protagoniste, "Moi, Marie Nimier". Et pourtant,
on ne croit qu'à moitié à cette romancière
sans le sou, affublée d'une colocataire délurée
et d'un éditeur-pygmalion qui la convainc qu'elle sera peut-être
la figure de proue d'un nouveau genre, hors des sentiers battus,
"un courant original, quelque chose qui serait à
la pornographie ce que la nouvelle cuisine est à l'ancienne"
: la Nouvelle Pornographie. Marie (le personnage) doute de ses capacités
et se demande ce que Gabriel Tournon, l'éditeur, semble entrevoir
en elle, mais le loyer ne peut attendre et le chèque alléchant
qu'il lui propose arrive à point nommé. La romancière
fictive se lance dans des recherches avec l'aide précieuse
de sa colocataire, Aline, qui lui propose d'enquêter sur un
réseau de prostitution composé de pompiers...
Ce roman est sans aucun doute une fraude autobiographique. Car qui
peut dire vraiment si Marie-personnage et Marie-auteure sont une
seule et même personne ? En refusant de se dissimuler derrière
un personnage, l'auteure ne fait pourtant pas montre de narcissisme,
au contraire, ses fantasmes font bon ménage avec une loufoquerie
légère, et les épisodes incongrus qu'elle décrits,
emboîtés les uns dans les autres par un procédé
d'association de pensées, sont la marque d'un imaginaire
approfondi et réjouissant, sans prétention, mais qui
fonctionne. On rit beaucoup des situations cocasses dans lesquelles
Marie Nimier est entraînée et l'on apprécie
la franchise sans tabous ni manières qui caractérise
la plupart des situations dites "pornographiques".
| En
réalité, ce roman est aussi prétexte à
livrer un traité réfléchi sur la représentation
de la pornographie, telle qu'elle nous est imposée aujourd'hui
et sur le très classique débat portant sur ce
qui sépare l'érotisme de la représentation
plus crue, moins esthétique, du sexe. Sans virulence,
ni moralisme réducteur, elle déplore ainsi la
morosité de la chair livrée en pâture comme
un vulgaire produit de consommation : les "films chichis
ou films trash, films crétins pour l'absolue majorité,
avec des filles qui chuintent dès qu'on leur met la main
au panier (...) C'est ce qui se passe dans la pornographie standardisée
(...). Tout est facile, si facile, quand on a le nez bouché,
on se mouche". |
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Ce rejet n'a
rien de très original, non plus que le constat qui consiste
à dire que les frontières entre érotisme et
pornographie sont fluctuantes ; mais la relative banalité
de ces interrogations est atténuée par l'écriture
vive et imagée, par des péripéties (érotiques
ou pornographiques ?) truffées de gags et d'un burlesque
quasi visuel. Le regard que Marie Nimier porte sur le sexe et bien
sûr, l'amour, (ce "territoire préservé,
que la pornographie fuit comme la peste (...) cette disposition
universelle du coeur") est sain, revigorant, et La
nouvelle pornographie (même si thématiquement,
l'ouvrage n'a rien de novateur !), écrit sans fausse pudeur,
prône un libertinage joyeux, parcimonieux et intime que l'on
partagerait avec l'être aimé de son choix, loin de
la débauche malsaine, banalisée et triste de l'industrie
du sexe.
B.
Longre
(juin 2002)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/
http://editions.bnf.fr/revue/edito7.htm
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