La nouvelle pornographie
Folio Gallimard, 2002

 

Suite loufoque pour auteur fictif

Tout écrivain éprouve, un jour ou l'autre, le désir de se raconter, de mettre en exergue ce "Je" habituellement dans l'ombre : un besoin compulsif et impérieux de voir son patronyme visible non plus seulement sur la couverture, mais aussi à l'intérieur même du livre. On pense aux Confessions de Rousseau, et à tous ces auteurs qui ont laissé journaux, mémoires et autres autobiographies ; Any human heart, le dernier roman de William Boyd est, à cet égard, un pastiche exemplaire (avec ses vrais-faux journaux intimes). on pense aussi à Eric Holder (son roman La correspondante) à la très médiatique Amélie Nothomb, ou encore à ces romancières du type Annie Ernaux ou autres Catherine Millet, qui livrent au lecteur-voyeur quelques salaces tranches de leurs exploits sexuels ou d'ennuyeux extraits de leur prose intime.

On pourrait croire que Marie Nimier ne fait donc pas figure d'exception dans cette vague nombriliste, typiquement française ; dans La nouvelle pornographie, nul besoin pour le lecteur d'imaginer un narrateur dissimulé derrière des personnages semi-autobiographiques : elle annonce sans détour l'identité de la protagoniste, "Moi, Marie Nimier". Et pourtant, on ne croit qu'à moitié à cette romancière sans le sou, affublée d'une colocataire délurée et d'un éditeur-pygmalion qui la convainc qu'elle sera peut-être la figure de proue d'un nouveau genre, hors des sentiers battus, "un courant original, quelque chose qui serait à la pornographie ce que la nouvelle cuisine est à l'ancienne" : la Nouvelle Pornographie. Marie (le personnage) doute de ses capacités et se demande ce que Gabriel Tournon, l'éditeur, semble entrevoir en elle, mais le loyer ne peut attendre et le chèque alléchant qu'il lui propose arrive à point nommé. La romancière fictive se lance dans des recherches avec l'aide précieuse de sa colocataire, Aline, qui lui propose d'enquêter sur un réseau de prostitution composé de pompiers...

Ce roman est sans aucun doute une fraude autobiographique. Car qui peut dire vraiment si Marie-personnage et Marie-auteure sont une seule et même personne ? En refusant de se dissimuler derrière un personnage, l'auteure ne fait pourtant pas montre de narcissisme, au contraire, ses fantasmes font bon ménage avec une loufoquerie légère, et les épisodes incongrus qu'elle décrits, emboîtés les uns dans les autres par un procédé d'association de pensées, sont la marque d'un imaginaire approfondi et réjouissant, sans prétention, mais qui fonctionne. On rit beaucoup des situations cocasses dans lesquelles Marie Nimier est entraînée et l'on apprécie la franchise sans tabous ni manières qui caractérise la plupart des situations dites "pornographiques".

En réalité, ce roman est aussi prétexte à livrer un traité réfléchi sur la représentation de la pornographie, telle qu'elle nous est imposée aujourd'hui et sur le très classique débat portant sur ce qui sépare l'érotisme de la représentation plus crue, moins esthétique, du sexe. Sans virulence, ni moralisme réducteur, elle déplore ainsi la morosité de la chair livrée en pâture comme un vulgaire produit de consommation : les "films chichis ou films trash, films crétins pour l'absolue majorité, avec des filles qui chuintent dès qu'on leur met la main au panier (...) C'est ce qui se passe dans la pornographie standardisée (...). Tout est facile, si facile, quand on a le nez bouché, on se mouche".

Ce rejet n'a rien de très original, non plus que le constat qui consiste à dire que les frontières entre érotisme et pornographie sont fluctuantes ; mais la relative banalité de ces interrogations est atténuée par l'écriture vive et imagée, par des péripéties (érotiques ou pornographiques ?) truffées de gags et d'un burlesque quasi visuel. Le regard que Marie Nimier porte sur le sexe et bien sûr, l'amour, (ce "territoire préservé, que la pornographie fuit comme la peste (...) cette disposition universelle du coeur") est sain, revigorant, et La nouvelle pornographie (même si thématiquement, l'ouvrage n'a rien de novateur !), écrit sans fausse pudeur, prône un libertinage joyeux, parcimonieux et intime que l'on partagerait avec l'être aimé de son choix, loin de la débauche malsaine, banalisée et triste de l'industrie du sexe.

B. Longre
(juin 2002)

Gallimard
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