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L'exil
et le roman
Rendre compte
du roman de Maria Maïlat ne peut inclure un quelconque résumé.
Ou alors ce résumé ne serait qu’une liste de
rencontres et de tribulations qui réduiraient considérablement
l’épaisseur signifiante et métaphorique de l’écriture.
Depuis la légende du Grand Architecte sacrifiant son épouse
bien aimée à la réussite de son œuvre
jusqu’à la promesse d’un amour véritable,
le récit, grouillant d’événements, est
celui d’une quête et d’un exil. Mina Baïlar,
dont l’existence se rattache au moins partiellement à
l’expérience de l’auteur – le seul nom
de l’héroïne le suggère clairement –
, « écrivain cosmopolite et interdit »
dans la Roumanie de Ceausescu, se voit sans alternative obligée
d’émigrer. A la recherche d’une vie digne de
ce nom, d’une vie dont la composante essentielle serait la
liberté, elle découvre en réalité ce
qu’est la survie dans un Paris où les exilés
ne sont pas forcément les bienvenus.
Comme le cancrelat
emprunté à Kafka, elle se débat entre des parois
auxquelles elle se heurte dès qu’elle veut franchir
les limites imposées. Il y a le passé, les souvenirs
physiques – ceux de la petite gymnaste au corps douloureux
et ceux de l’écrivain victime de la censure –,
mais aussi les belles images de La Rosa Rosen qui, malgré
Auschwitz, « avait ses heures de joie, de fête »,
d’autres scènes plus lointaines encore – celles
du père qui, pour son malheur, avait connu dans son enfance
le futur Conducator... Il y a le présent, entre misère
et destinée littéraire, entre petits boulots sous-payés
et la belle surprise de la publication du livre clandestinement
importé, entre fréquentation du « Foyer
pour immigrés israélites », des femmes
de ménage, des jeunes délinquantes et autres exclus,
et invitations dans le monde artificiel des salons littéraires...
Et il y a l’avenir, les promesses, les espoirs : « L’idée
que l’écrivain n’était rien ici non plus
m’avait semblé le début d’un cauchemar
qui ne durerait pas longtemps ; j’attendais la sonnerie du
réveil pour ouvrir les yeux devant une table et une rame
de papier blanc, quelques cahiers vierges, des crayons, un taille-crayon,
une gomme et une machine à écrire délabrée.
». La langue française, qui pour Mina s’enrichit
peu à peu du parler quotidien, va supplanter le roumain.
La
cuisse de Kafka est un roman foisonnant comme un tableau
flamand, où l’on croise toutes sortes de figures, dont
celles des exilés roumains les plus célèbres
ne sont pas les moindres : Ionesco et sa bienveillance,
Cioran et son mépris, P.G. – dont
les initiales cachent à peine un « dissident bien
connu de l’Est » – P.G. considéré
par sa cour comme un héros... C’est aussi, on l’aura
compris, un roman sans concessions, où l’exigence existentielle
va de pair avec une satire piquante des milieux intellectuels, des
administrations, des associations caritatives, un roman dont on
garde, essentiellement et tout compte fait, ce que la narratrice
dit à la fin de son « poète préféré
» : « Paul Celan était le seul qui aurait
pu témoigner de mon passé écorché, de
mon identité de cendre, de cette nature étrangère
de ma langue ».
Jean-Pierre
Longre
(mai 2003)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr
http://www.crl-bourgogne.org/mailat.htm
Littérature
roumaine
http://www.bnf.fr/pages/liens/d4/sle/roumanie-sle-d4.html
http://www.complete-review.com/reviews/romania/tsepend.htm
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