La cuisse de Kafka
Fayard, 2003

 

L'exil et le roman

Rendre compte du roman de Maria Maïlat ne peut inclure un quelconque résumé. Ou alors ce résumé ne serait qu’une liste de rencontres et de tribulations qui réduiraient considérablement l’épaisseur signifiante et métaphorique de l’écriture. Depuis la légende du Grand Architecte sacrifiant son épouse bien aimée à la réussite de son œuvre jusqu’à la promesse d’un amour véritable, le récit, grouillant d’événements, est celui d’une quête et d’un exil. Mina Baïlar, dont l’existence se rattache au moins partiellement à l’expérience de l’auteur – le seul nom de l’héroïne le suggère clairement – , « écrivain cosmopolite et interdit » dans la Roumanie de Ceausescu, se voit sans alternative obligée d’émigrer. A la recherche d’une vie digne de ce nom, d’une vie dont la composante essentielle serait la liberté, elle découvre en réalité ce qu’est la survie dans un Paris où les exilés ne sont pas forcément les bienvenus.

Comme le cancrelat emprunté à Kafka, elle se débat entre des parois auxquelles elle se heurte dès qu’elle veut franchir les limites imposées. Il y a le passé, les souvenirs physiques – ceux de la petite gymnaste au corps douloureux et ceux de l’écrivain victime de la censure –, mais aussi les belles images de La Rosa Rosen qui, malgré Auschwitz, « avait ses heures de joie, de fête », d’autres scènes plus lointaines encore – celles du père qui, pour son malheur, avait connu dans son enfance le futur Conducator... Il y a le présent, entre misère et destinée littéraire, entre petits boulots sous-payés et la belle surprise de la publication du livre clandestinement importé, entre fréquentation du « Foyer pour immigrés israélites », des femmes de ménage, des jeunes délinquantes et autres exclus, et invitations dans le monde artificiel des salons littéraires... Et il y a l’avenir, les promesses, les espoirs : « L’idée que l’écrivain n’était rien ici non plus m’avait semblé le début d’un cauchemar qui ne durerait pas longtemps ; j’attendais la sonnerie du réveil pour ouvrir les yeux devant une table et une rame de papier blanc, quelques cahiers vierges, des crayons, un taille-crayon, une gomme et une machine à écrire délabrée. ». La langue française, qui pour Mina s’enrichit peu à peu du parler quotidien, va supplanter le roumain.

La cuisse de Kafka est un roman foisonnant comme un tableau flamand, où l’on croise toutes sortes de figures, dont celles des exilés roumains les plus célèbres ne sont pas les moindres : Ionesco et sa bienveillance, Cioran et son mépris, P.G. – dont les initiales cachent à peine un « dissident bien connu de l’Est » – P.G. considéré par sa cour comme un héros... C’est aussi, on l’aura compris, un roman sans concessions, où l’exigence existentielle va de pair avec une satire piquante des milieux intellectuels, des administrations, des associations caritatives, un roman dont on garde, essentiellement et tout compte fait, ce que la narratrice dit à la fin de son « poète préféré » : « Paul Celan était le seul qui aurait pu témoigner de mon passé écorché, de mon identité de cendre, de cette nature étrangère de ma langue ».

Jean-Pierre Longre
(mai 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr

http://www.crl-bourgogne.org/mailat.htm

Littérature roumaine
http://www.bnf.fr/pages/liens/d4/sle/roumanie-sle-d4.html

http://www.complete-review.com/reviews/romania/tsepend.htm