Une si longue lettre
Le Serpent à Plumes, 2001
collection motifs

 

"A quand la première femme ministre ?"

Publié pour la première fois en 1979 par les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, ce roman, aussi poignant que réaliste, décrit l'existence chaotique d'une femme, mère et épouse africaine ; un parcours vécu de l'intérieur : pamphlet politique, diatribe militante, chronique familiale et amoureuse, confidences à une amie, Une si longue lettre est tout cela à la fois.
Ramatoulaye est institutrice, mère de douze enfants et veuve depuis peu. Son époux, Modou Fall, a succombé à une crise cardiaque. Ramatoulaye pleure un mari qu'elle avait refusé de quitter cinq ans plus tôt, alors qu'il venait d'épouser une jeune fille, abandonnant sa première femme et leur progéniture. Elle le pleure car elle n'avait cessé de l'aimer, en dépit des souffrances et des infidélités, en dépit de sa polygamie. Un système que son amie Aïssatou a courageusement refusé, préférant quitter son mari et son pays, emmenant avec elle ses enfants. C'est à elle qu'est destinée la longue missive de Ramatoulaye, des confidences que tous doivent pouvoir entendre.
Le récit du veuvage de Ramatoulaye est entrecoupé de longues digressions permettant à l'auteur de transmettre ses messages, des occasions pour le personnage de se remémorer le passé : sa rencontre avec Modou et son obstination amoureuse (sa mère lui avait choisi un autre mari), les difficultés dans l'éducation des enfants, la rapacité des belles-familles, le manque d'ouverture de la société (illustré dans le système rigide des castes ou dans le rejet des africains non sénégalais).
L'intelligence, la générosité mais aussi le pragmatisme du personnage central font de ce roman un texte valeureux et exemplaire, un cri lancé aux hommes et à leur mauvaise foi égoïste.

Et pourtant, la lutte féministe selon Mariama Bâ n'a rien de fanatique ; il ressort du texte que les hommes sont d'essentiels partenaires pour qu'une nation se construise et qu'un pays se développe. Ainsi, l'état doit pouvoir compter sur la stabilité de la cellule familiale, que la polygamie détruit. L'homme et la femme devraient pouvoir s'appuyer l'un sur l'autre et partager les tâches quotidiennes et l'éducation des enfants. Rien de bien révolutionnaire, mais plutôt un pragmatisme éclairé et humain. Les personnages masculins ne sont donc pas représentés comme des monstres, mais toujours comme des êtres faibles, esclaves de leurs passions et cédant aux pressions sociales et familiales, aux archaïques traditions et à un enseignement coranique suranné. La lâcheté de Modou est évidente lorsque n'osant pas annoncer son deuxième mariage à Ramatoulaye, il envoie d'autres le faire à sa place, le jour même de la cérémonie...

Ainsi, Une si longue lettre, bien qu'engagé, n'est pas un pamphlet guerrier, mais résonne comme un appel progressiste à la réconciliation, une conquête pacifiste des droits primordiaux de la moitié de l'humanité.
"Presque vingt ans d'indépendance ! A quand la première femme ministre associée aux décisions qui orientent le devenir de notre pays ? Et cependant le militantisme et la capacité des femmes, leur engagement désintéressé ne sont plus à démontrer. La femme a hissé plus d'un homme au pouvoir. (...) Quand la société éduquée arrivera-t-elle à se déterminer non en fonction du sexe mais des critères de valeur ?" déclare Ramatoulaye à un ami devenu député : une question que beaucoup se posent encore, même dans nos pays dits "développés"...

B.Longre
(novembre 2001)


Le Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com

Mariama Bâ
http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/AMINABaLettre.html
http://web.uflib.ufl.edu/cm/africana/ba.htm