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Do
you believe in Crake ?
L'auteure
canadienne signe un onzième roman profondément pessimiste,
paradoxalement réjouissant, d'une inventivité forcenée.
Roman après
roman, Margaret Atwood possède l'art de nous éblouir,
de nous transporter d'un monde à l'autre et de nous désarçonner
dès les premières pages, tout en promettant beaucoup,
sans jamais faillir. Après les destins entrecroisés
des Chase, des Griffen et d'Alex Thomas (Le
tueur aveugle), c'est au tour de Crake, d'Oryx
et de Jimmy, alias Snowman, d'être les piliers d'un univers
terrifiant dans un roman d'anticipation hors du commun. On peine
d'abord à entrer dans le chaos du récit et de la conscience
fracturée de Snowman, naufragé malgré lui dans
une nature hostile ; un récit comparable à une boîte
de Pandore, dont on sent qu'il recèle des énigmes
et des épreuves tout aussi troublantes que celle de La
servante écarlate, l'autre roman d'anticipation
signé Atwood. On a beau tenter de ne pas sympathiser avec
Snowman, protagoniste dépenaillé, épuisé,
qui erre dans une nature livrée à elle-même
mais pas encore délivrée des méfaits humains
– de la même façon que Snowman se perd dans les
méandres de souvenirs sans fond et les bribes de mots ou
de citations d'un autre temps — on a beau ne pas imaginer
des indicibles horreurs qui guettent l’anti-héros,
rien n'y fait, il demeure qu'une fois passé les trente premières
pages, il est impossible de lutter contre l'histoire...
| Le
récit oscille entre deux mondes, deux réalités
et deux périodes qui, on le sait, sont nécessairement
intimement liées, des parcours entrelacés qui
se rejoindront : un procédé narratif que la
romancière utilise déjà dans
Le tueur aveugle et dont elle abuse peut-être
un peu ici, mais qui a cependant le mérite de fonctionner,
posant le lecteur dans un état d'expectative sans fin,
par le biais d'un savant jeu d'introspection/rétrospection,
de retours et de détours. Snowman est le survivant
d'une catastrophe humaine à grande échelle,
on le comprend à demi-mot, qui ne sera explicitée
que très tard dans le récit. Il vit entre son
arbre (refuge nocturne) et un abri de fortune où il
se protège des caprices d'un climat passablement déréglé
; il survit d'expédients, pille parfois les maisons
alentours, désertées, tout en sachant que ses
ressources vont venir à s'épuiser. |
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Il est seul,
ou presque, car non loin de là, sur la plage, vivent les
"Crakers", un peuple édenique, à l'apparence
parfaite, qui le considère comme un demi-dieu, un gentil
monstre et un prophète qu'ils admirent de leurs yeux d'un
vert lumineux, presque inhumain...
Avec une régularité
calculée, on quitte momentanément cet univers sauvage
pour se plonger dans un autre monde – aseptisé celui-ci,
mais pas moins cauchemardesque, celui de l'enfance puis de l’adolescence
de Jimmy/Snowman, entre un père « génographe
» et une mère dépressive ; une existence cloîtrée,
derrière les murs de cités artificielles, chacune
protégeant ses secrets génétiques de la cité
voisine, loin du monde extérieur des "pleeblands",
territoires dangereux où sont relégués les
plus pauvres. En dépit de l’étrangeté
du cadre, l’enfance de Jimmy ressemble à bien des enfances
(négligences et violences parentales, père obnubilé
par les résultats scolaires d’un fils qui le déçoit,
mère qui rêve de s’échapper de ce faux
paradis, etc.).
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Viennent ensuite l’amitié naissante entre Jimmy
et Glenn (qui, très vite, adopte le surnom de Crake,
d'après le "red-necked Crake", un oiseau
australien disparu), les débordements caractéristiques
de l’adolescence, les journées passées
sur les ordinateurs de Crake, les jeux en réseaux,
sanglants ou écologiques, les visionnages de vidéos
pornographiques via le web, les piratages occasionnels et
les joints partagés… Leurs parcours se séparent
temporairement quand Crake rejoint l'Université de
Watson-Crick, célèbre pour les petits génies
qu’elle produit, et que Jimmy est accepté à
la Martha Graham Academy, un établissement sans prestige,
qui forme des « artistes ». Leurs destins se
croisent de nouveau quand Crake, au faîte de sa gloire
scientifique, vient chercher Jimmy pour lui faire partager
son existence et sa vision d’un « brave
new world », en surface beaucoup plus rassurant
que celui de George Orwell.
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La version atwoodienne
de l’avenir est d’une inventivité étonnante
et l’auteure canadienne déploie ici tous ses talents
de conteuse. Sa vision, telle qu’elle la déroule ici,
est assez plausible et regorge de détails malicieux, de satires
et d’inventions linguistiques dont la qualité va de
pair avec les créations génétiques de nos supposés
descendants, qui parsèment l’ouvrage (les pigoons,
rakunks, et autres wolvogs). Car Margaret Atwood
ne se contente pas de créer un monde nouveau, elle y inclut
le nôtre pour mieux le parodier, anticipant sans cesse à
partir de données existantes, des dysfonctionnements géopolitiques
et démographiques récents et des progrès scientifiques
(questions écologiques, manipulations génétiques,
science sans conscience et bio-éthique, conflits armés
et surpopulation de la planète, nouveaux virus et mondialisation
des échanges, etc.) en les accentuant à outrance,
en les déployant chronologiquement et en forçant le
trait, de façon à pousser la logique jusqu’à
des extrémités encore impensables. A cette vision
hautement vraisemblable, se substitue peu à peu le rêve
de Crake, l’autre créateur du roman, qui, avec le soutien
d’Oryx – une jeune femme mystérieuse qu’il
a recueillie, rescapée de la prostitution – et de Jimmy
– amoureux d’Oryx depuis bien longtemps — utilise
tous les moyens techniques et scientifiques à sa disposition
pour le réaliser.
Le dôme où œuvre Crake se nomme « Paradice
», un astucieux amalgame de «paradise» et de «dice»
(les dés en anglais), comme si l’auteure avait voulu
montrer là que le hasard est peut-être le plus puissant
des facteurs, en dépit des précautions de Crake, que
tous les protagonistes et l’espèce humaine en sont
le jeu. L’idéologie et les créations crakiennes
sont tentantes et captivent Jimmy : elles laissent entrevoir un
monde meilleur à venir, l’idée d’un humain
débarrassé de ses pulsions destructrices, vivant en
harmonie dans une nature qu’il respecte ; dans le même
temps, c’est une certaine forme d’immortalité
(le fantasme ultime) que Crake souhaite mettre en place : la façon
pour Atwood de proposer un débat essentiel qui sous-tend
les multiples thématiques du roman, au cœur de la conception
que l’on se fait de l’être humain et de sa nature.
Contrairement à Crake, Jimmy ne rêve pas de l’être
idéal et il se souvient que c’était «les
imperfections humaines qui l’émouvaient, les erreurs
dans le concept» et non des femmes « placides,
des statues animées.», pense-t-il en contemplant les
Crakers.
La portée philosophique de l’ouvrage est intimement
liée à une auto-réflexion passionnante sur
le langage, l’écriture, et la narration, thème
récurrent de l’œuvre de l’auteure : Snowman,
le dernier des hommes, échappe à la folie en partie
grâce aux mots qu'il collectionne et aux récits qui
se rejouent en silence dans son esprit ; il est conscient de son
statut unique, roitelet d’un monde déjà perdu,
et ne cache pas son désespoir (« Il est humanoïde,
il est hominidé, il est une aberration, il est abominable.
Il serait légendaire, s’il restait quelqu’un
capable de relater les légendes ») tout en déplorant
sa solitude : « Même un naufragé imagine
un futur lecteur, quelqu’un qui arrivera plus tard, trouvera
ses os et son grand livre et connaîtra son destin. Snowman
ne peut émettre de telles hypothèses : il n’aura
pas de futur lecteur parce que les Crakers ne savent pas lire. Les
seuls lecteurs qu’il peut éventuellement imaginer appartiennent
au passé. » De même, il survit en se raccrochant
aux mots que toute sa vie, il a collectionnés : « Les
mots étranges, anciens, rares. Quand ils auront quitté
son esprit, ces mots-là, ils auront disparu, de partout,
pour toujours. Comme s’ils n’avaient jamais existé.»
Ainsi, avec la disparition inéluctable de l’humain,
sera gommé tout ce qui le définit et l’accompagne,
les mots et la littérature ; et là encore, ce merveilleux
roman émet de nombreux signaux en direction des idéalistes
qui penseraient pouvoir transformer la nature humaine, et fonctionne
comme un avertissement, tout en faisant prendre conscience de la
dualité inéluctable qui nous habite : un humain «
parfait » (non pas à l’image de Crake mais plutôt
comme il le rêvait), pour qui la convoitise, la jalousie ou
la propriété ne veulent rien dire, pour qui couleur
de la peau et hiérarchie n’existent pas, non plus que
l’ironie, le non-dit et les nuances, qui vit dans l’ici
et le maintenant, incapable de se projeter ou de créer (uniquement
de procréer), cet humain est-il vraiment concevable ? Certes,
Crake (mais ses motivations étaient-elles altruistes ?) désire
éradiquer les maux qui accablent une humanité dégénérée,
et cependant, les arts peuvent-ils exister sans la guerre ? La littérature
peut-elle survivre à l’absence d’implicite ?
La perfection est-elle compatible avec l'identité humaine
? Margaret Atwood pose nombre de questions et y répond indirectement,
préférant emprunter des chemins escarpés et
abrupts pour nous révéler notre destin : mais nous
la suivons bravement, tout en sachant, comme Snowman, que nous allons
à notre perte.
B.
Longre
(janvier 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com
de
la même : The Blind Assassin
(Virago, 2001)
http://www.laffont.fr
http://www.oryxandcrake.co.uk
http://www.owtoad.com/
http://www.zone-litteraire.com/entretiens.php?art_id=362
http://www.cariboo.bc.ca/atwood/
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