Oryx and Crake
Bloomsbury, 2003

Le dernier homme
Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch
Robert Laffont, 2005

parution en poche
10-18, octobre 2007

 

 

 

Do you believe in Crake ?

L'auteure canadienne signe un onzième roman profondément pessimiste, paradoxalement réjouissant, d'une inventivité forcenée.

Roman après roman, Margaret Atwood possède l'art de nous éblouir, de nous transporter d'un monde à l'autre et de nous désarçonner dès les premières pages, tout en promettant beaucoup, sans jamais faillir. Après les destins entrecroisés des Chase, des Griffen et d'Alex Thomas (Le tueur aveugle), c'est au tour de Crake, d'Oryx et de Jimmy, alias Snowman, d'être les piliers d'un univers terrifiant dans un roman d'anticipation hors du commun. On peine d'abord à entrer dans le chaos du récit et de la conscience fracturée de Snowman, naufragé malgré lui dans une nature hostile ; un récit comparable à une boîte de Pandore, dont on sent qu'il recèle des énigmes et des épreuves tout aussi troublantes que celle de La servante écarlate, l'autre roman d'anticipation signé Atwood. On a beau tenter de ne pas sympathiser avec Snowman, protagoniste dépenaillé, épuisé, qui erre dans une nature livrée à elle-même mais pas encore délivrée des méfaits humains – de la même façon que Snowman se perd dans les méandres de souvenirs sans fond et les bribes de mots ou de citations d'un autre temps — on a beau ne pas imaginer des indicibles horreurs qui guettent l’anti-héros, rien n'y fait, il demeure qu'une fois passé les trente premières pages, il est impossible de lutter contre l'histoire...

Le récit oscille entre deux mondes, deux réalités et deux périodes qui, on le sait, sont nécessairement intimement liées, des parcours entrelacés qui se rejoindront : un procédé narratif que la romancière utilise déjà dans Le tueur aveugle et dont elle abuse peut-être un peu ici, mais qui a cependant le mérite de fonctionner, posant le lecteur dans un état d'expectative sans fin, par le biais d'un savant jeu d'introspection/rétrospection, de retours et de détours. Snowman est le survivant d'une catastrophe humaine à grande échelle, on le comprend à demi-mot, qui ne sera explicitée que très tard dans le récit. Il vit entre son arbre (refuge nocturne) et un abri de fortune où il se protège des caprices d'un climat passablement déréglé ; il survit d'expédients, pille parfois les maisons alentours, désertées, tout en sachant que ses ressources vont venir à s'épuiser.

Il est seul, ou presque, car non loin de là, sur la plage, vivent les "Crakers", un peuple édenique, à l'apparence parfaite, qui le considère comme un demi-dieu, un gentil monstre et un prophète qu'ils admirent de leurs yeux d'un vert lumineux, presque inhumain...

Avec une régularité calculée, on quitte momentanément cet univers sauvage pour se plonger dans un autre monde – aseptisé celui-ci, mais pas moins cauchemardesque, celui de l'enfance puis de l’adolescence de Jimmy/Snowman, entre un père « génographe » et une mère dépressive ; une existence cloîtrée, derrière les murs de cités artificielles, chacune protégeant ses secrets génétiques de la cité voisine, loin du monde extérieur des "pleeblands", territoires dangereux où sont relégués les plus pauvres. En dépit de l’étrangeté du cadre, l’enfance de Jimmy ressemble à bien des enfances (négligences et violences parentales, père obnubilé par les résultats scolaires d’un fils qui le déçoit, mère qui rêve de s’échapper de ce faux paradis, etc.).

Viennent ensuite l’amitié naissante entre Jimmy et Glenn (qui, très vite, adopte le surnom de Crake, d'après le "red-necked Crake", un oiseau australien disparu), les débordements caractéristiques de l’adolescence, les journées passées sur les ordinateurs de Crake, les jeux en réseaux, sanglants ou écologiques, les visionnages de vidéos pornographiques via le web, les piratages occasionnels et les joints partagés… Leurs parcours se séparent temporairement quand Crake rejoint l'Université de Watson-Crick, célèbre pour les petits génies qu’elle produit, et que Jimmy est accepté à la Martha Graham Academy, un établissement sans prestige, qui forme des « artistes ». Leurs destins se croisent de nouveau quand Crake, au faîte de sa gloire scientifique, vient chercher Jimmy pour lui faire partager son existence et sa vision d’un « brave new world », en surface beaucoup plus rassurant que celui de George Orwell.

La version atwoodienne de l’avenir est d’une inventivité étonnante et l’auteure canadienne déploie ici tous ses talents de conteuse. Sa vision, telle qu’elle la déroule ici, est assez plausible et regorge de détails malicieux, de satires et d’inventions linguistiques dont la qualité va de pair avec les créations génétiques de nos supposés descendants, qui parsèment l’ouvrage (les pigoons, rakunks, et autres wolvogs). Car Margaret Atwood ne se contente pas de créer un monde nouveau, elle y inclut le nôtre pour mieux le parodier, anticipant sans cesse à partir de données existantes, des dysfonctionnements géopolitiques et démographiques récents et des progrès scientifiques (questions écologiques, manipulations génétiques, science sans conscience et bio-éthique, conflits armés et surpopulation de la planète, nouveaux virus et mondialisation des échanges, etc.) en les accentuant à outrance, en les déployant chronologiquement et en forçant le trait, de façon à pousser la logique jusqu’à des extrémités encore impensables. A cette vision hautement vraisemblable, se substitue peu à peu le rêve de Crake, l’autre créateur du roman, qui, avec le soutien d’Oryx – une jeune femme mystérieuse qu’il a recueillie, rescapée de la prostitution – et de Jimmy – amoureux d’Oryx depuis bien longtemps — utilise tous les moyens techniques et scientifiques à sa disposition pour le réaliser.
Le dôme où œuvre Crake se nomme « Paradice », un astucieux amalgame de «paradise» et de «dice» (les dés en anglais), comme si l’auteure avait voulu montrer là que le hasard est peut-être le plus puissant des facteurs, en dépit des précautions de Crake, que tous les protagonistes et l’espèce humaine en sont le jeu. L’idéologie et les créations crakiennes sont tentantes et captivent Jimmy : elles laissent entrevoir un monde meilleur à venir, l’idée d’un humain débarrassé de ses pulsions destructrices, vivant en harmonie dans une nature qu’il respecte ; dans le même temps, c’est une certaine forme d’immortalité (le fantasme ultime) que Crake souhaite mettre en place : la façon pour Atwood de proposer un débat essentiel qui sous-tend les multiples thématiques du roman, au cœur de la conception que l’on se fait de l’être humain et de sa nature. Contrairement à Crake, Jimmy ne rêve pas de l’être idéal et il se souvient que c’était «les imperfections humaines qui l’émouvaient, les erreurs dans le concept» et non des femmes « placides, des statues animées.», pense-t-il en contemplant les Crakers.

La portée philosophique de l’ouvrage est intimement liée à une auto-réflexion passionnante sur le langage, l’écriture, et la narration, thème récurrent de l’œuvre de l’auteure : Snowman, le dernier des hommes, échappe à la folie en partie grâce aux mots qu'il collectionne et aux récits qui se rejouent en silence dans son esprit ; il est conscient de son statut unique, roitelet d’un monde déjà perdu, et ne cache pas son désespoir (« Il est humanoïde, il est hominidé, il est une aberration, il est abominable. Il serait légendaire, s’il restait quelqu’un capable de relater les légendes ») tout en déplorant sa solitude : « Même un naufragé imagine un futur lecteur, quelqu’un qui arrivera plus tard, trouvera ses os et son grand livre et connaîtra son destin. Snowman ne peut émettre de telles hypothèses : il n’aura pas de futur lecteur parce que les Crakers ne savent pas lire. Les seuls lecteurs qu’il peut éventuellement imaginer appartiennent au passé. » De même, il survit en se raccrochant aux mots que toute sa vie, il a collectionnés : « Les mots étranges, anciens, rares. Quand ils auront quitté son esprit, ces mots-là, ils auront disparu, de partout, pour toujours. Comme s’ils n’avaient jamais existé.»

Ainsi, avec la disparition inéluctable de l’humain, sera gommé tout ce qui le définit et l’accompagne, les mots et la littérature ; et là encore, ce merveilleux roman émet de nombreux signaux en direction des idéalistes qui penseraient pouvoir transformer la nature humaine, et fonctionne comme un avertissement, tout en faisant prendre conscience de la dualité inéluctable qui nous habite : un humain « parfait » (non pas à l’image de Crake mais plutôt comme il le rêvait), pour qui la convoitise, la jalousie ou la propriété ne veulent rien dire, pour qui couleur de la peau et hiérarchie n’existent pas, non plus que l’ironie, le non-dit et les nuances, qui vit dans l’ici et le maintenant, incapable de se projeter ou de créer (uniquement de procréer), cet humain est-il vraiment concevable ? Certes, Crake (mais ses motivations étaient-elles altruistes ?) désire éradiquer les maux qui accablent une humanité dégénérée, et cependant, les arts peuvent-ils exister sans la guerre ? La littérature peut-elle survivre à l’absence d’implicite ? La perfection est-elle compatible avec l'identité humaine ? Margaret Atwood pose nombre de questions et y répond indirectement, préférant emprunter des chemins escarpés et abrupts pour nous révéler notre destin : mais nous la suivons bravement, tout en sachant, comme Snowman, que nous allons à notre perte.

B. Longre
(janvier 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com

de la même : The Blind Assassin (Virago, 2001)

http://www.laffont.fr

http://www.oryxandcrake.co.uk

http://www.owtoad.com/

http://www.zone-litteraire.com/entretiens.php?art_id=362

http://www.cariboo.bc.ca/atwood/