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La fortune
des Chase, par une conteuse née
La notoriété
de la littérature canadienne anglophone repose en grande
partie sur quelques auteures majeures, dont Carol
Shields, Alice Munro et Margaret
Atwood. Alors que paraît son tout nouveau roman, Oryx
and Crake, attardons-nous sur l'avant-dernier,
The Blind Assassin, qui nous transporte,
une fois encore, dans l'infini vertige de la littérature.
Dire qu'il a reçu le Booker prize en 2000 ne peut suffire
à prouver ses qualités - même si ceci en est
généralement un gage.
The Blind Assassin procède à
la façon d'un jeu de mémoire complexe et palpitant,
truffé d'histoires à tiroirs et construit comme un
long puzzle, mis en place par une vieille femme, la narratrice,
qui, avant de mourir, est bien décidée à coucher
sur le papier, d'une main arthritique mais sereine, ce que personne
n'a jamais su ou deviné sur son compte et sur celui de sa
jeune soeur, Laura. Iris Chase Griffen revient sur la mort suspecte
de Laura, survenue quarante ans plus tôt, puis sur leur enfance
et leur jeunesse, passée dans une grande demeure de Port
Ticonderoga, au Canada ; Avilion, où planait l'ombre d'Adelia,
leur grand-mère, incarnation de la splendeur passée
du domaine et des Chase, notables, industriels ; une mère
disparue trop tôt, la tendresse bourrue de Reenie, la gouvernante,
l'alcoolisme et la raideur d'un père qui ne s'est jamais
remis de la première guerre mondiale et de son expérience
des tranchées.
Tandis Qu'Iris et Laura grandissent, souvent livrées à
elles-mêmes et que la fortune des Chase s'évanouit,
puis est frappée par la grande dépression, d'autres
personnages entrent peu à peu en scène : Alex Thomas,
un jeune idéaliste que l'on soupçonne d'être
communiste et qui fascine la jeune Laura ; Richard Griffen, un affairiste,
opportuniste et sa terrible sour Winifred. Les souvenirs d'Iris
sont entrecoupés de coupures de presse qui font référence
à sa famille (le regard glacial et superficiel que le monde
porte sur les nantis) et les chapitres s'un roman publié
de façon posthume, écrit par Laura Chase avant sa
mort, qui s'intitule justement, The blind assassin : une
histoire d'amour secrète, en tous points autobiographique,
dans laquelle on retrouve un amant, inventif conteur à ses
heures, qui raconte à sa maitresse, lors de leurs furtives
rencontres, une histoire mêlant science-fiction et chronique
antique et qu'il a intitulée The blind assassin...
| Ce
n'est certainement pas la première fois que l'auteure
propose un roman aussi déroutant et inoubliable : les
mises en abîme y sont traitées avec talent (le
lecteur se laisse faire, transporté d'un monde à
l'autre), la civilisation de Sakiel-Norm qui comporte quelques
clins d'oeil à La servante écarlate
(The Handmaid's Tale), est digne d'un
grand récit d'anticipation ou d'heroic fantasy et surtout,
on retrouve, tout au long du roman, une réflexion approfondie
sur la fonction de l'écriture et du langage ; pour
toutes ces raisons, The Blind Assassin
est à placer parmi les grandes créations de
Margaret Atwood, au même titre que Cat's
eye ou que Life before Man.
B.
Longre
(septembre 2003)
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