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Chronique
d'une résistance ordinaire
Heureux
comme dieu en France est le récit palpitant des années
de résistance d'un soldat de l'ombre, d'un jeune homme que
rien ne destinait à entrer en clandestinité ; excepté
l'engagement politique de son communiste de père... La veille
de ses vingt ans, cet homme convaincu annonce à son fils
Pierre qu'il le destine à devenir résistant "sans
plus me consulter qu'on ne le faisait pour les orphelines de bonne
souche qu'on enfermait au couvent il y a quelques siècles
de là" ! Pierre devient ainsi "un communiste
héréditaire", engagé malgré
lui dans une lutte meurtrière, qui pourra durer des années
; mais l'inconscience propre à la jeunesse le pousse de l'avant
et quand son père s'improvise "metteur en scène"
pour organiser le décès et les funérailles
fictives de son fils (celui-ci doit rejoindre une autre région
sous une fausse identité) Pierre se laisse porter par les
événements. S'ensuit alors le récit détaillé
de diverses activités illégales (ponctuées
de longues journées d'inactivité) alors qu'il intègre
petit à petit un réseau ; une opération délicate,
car la résistance, lui explique l'une de ses compagnes, est
comme une "coque de bateau. Une juxtaposition de cloisons
étanches", une organisation qui repose avant tout
sur l'ignorance, une manière de protéger le réseau
en cas d'arrestation d'un des membres : côtoyer des hommes
et des femmes qui taisent leur nom et leurs véritables activités,
supporter un univers où il suffit d'obéir à
l'aveuglette à des ordres qui émanent de nulle part,
ou bien de chefs que l'on ne connaîtra jamais : "récupérer"
des fonds pour alimenter la "jacquerie", échapper
à la Gestapo et aux gendarmes français (de zélés
fonctionnaires...), parfois assassiner un homme dont on ne saura
rien, et tout ça sans jamais dormir dans le même lit
plus d'une nuit.
| Dans
ce roman d'éducation particulier, un récit picaresque
qui nous mène sur les routes de la France occupée,
Pierre décrit la guerre de l'usure avec un humour acerbe
et un détachement teinté d'une légère
amertume. Le jeune homme est un résistant efficace et
silencieux, on lui confie des missions de plus en plus délicates
et les Allemands s'intéressent de près à
ce "terroriste" apparu de nulle part, sans
nom ni visage. L'étau se resserre pourtant et les chances
d'en réchapper s'amenuisent ; sa conscience le travaille
parfois (tous les Allemands ne sont pas des nazis...) et quand
les sentiments se mettent de la partie (puisque "la
mort qui rôde aiguillonne le désir") de
plus en plus de "grains de sable" menacent
de s'installer "dans le rouage" bien huilé
de la lutte souterraine. |
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Rétrospectivement,
Pierre porte un regard décalé et lucide sur cette
jeunesse inhabituelle à nos yeux, un oeil aiguisé
qui cerne chaque situation sans apitoiement ni sentimentalisme,
même lorsqu'il se trouve face à la mort. Par le biais
de ce narrateur vieillissant (un personnage de fiction, mais l'auteur
dit s'être inspiré d'un oncle résistant), Marc
Dugain ne se gêne pas pour asséner quelques vérités
bien envoyées et ses métaphores subtiles et autres
comparaisons acérées abondent ici, n'épargnant
aucun des acteurs de cette triste époque, les remettant habilement
à leur place : les nazis, bien sûr, de purs psychopathes
("le fascisme n'est pas une idéologie, c'est une
pathologie"ou encore "un dérèglement
hormonal qui consumait le cerveau"...), les collaborateurs
de toutes espèces comme les gendarmes : "le produit
d'un croisement entre la petite frappe et le gardien de prison (...)
qui suintaient la revanche (...) Avec en prime le pouvoir de martyriser
leurs compatriotes".
Nombre d'anecdotes amusantes (si l'on oublie quelques instants le
contexte) émaillent ainsi le périple d'un homme en
devenir (en témoigne son dépucelage dans la cochonnaille
par la fille des Chafouins, les charcutiers profiteurs de guerre,
ou bien sa mise en bière fictive organisée par des
parents légèrement fanatisés...) et font de
ce roman d'aventure une fresque drôle et intelligente, qui
n'oblitère pas non plus la mélancolie et les confusions
de l'après-guerre : période où les véritables
résistants se sont parfois sentis exclus, en partie à
cause de leur incapacité à raconter avec des mots
leur vie clandestine, leurs années "sacrifiées",
les camarades morts ou encore les wagons à bestiaux qui transportaient
des êtres humains et que beaucoup ont connus : une impossibilité
de "dire" réparée avec talent par Marc Dugain.
B.
Longre
(septembre 2002)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/
http://users.skynet.be/pierre.bachy/dugainmarc.html
http://histoireenprimaire.free.fr/ressources/la_chambre_des_officiers.htm
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