Heureux comme Dieu en France
Gallimard, 2002

parution en Folio, avril 2004


Chronique d'une résistance ordinaire

Heureux comme dieu en France est le récit palpitant des années de résistance d'un soldat de l'ombre, d'un jeune homme que rien ne destinait à entrer en clandestinité ; excepté l'engagement politique de son communiste de père... La veille de ses vingt ans, cet homme convaincu annonce à son fils Pierre qu'il le destine à devenir résistant "sans plus me consulter qu'on ne le faisait pour les orphelines de bonne souche qu'on enfermait au couvent il y a quelques siècles de là" ! Pierre devient ainsi "un communiste héréditaire", engagé malgré lui dans une lutte meurtrière, qui pourra durer des années ; mais l'inconscience propre à la jeunesse le pousse de l'avant et quand son père s'improvise "metteur en scène" pour organiser le décès et les funérailles fictives de son fils (celui-ci doit rejoindre une autre région sous une fausse identité) Pierre se laisse porter par les événements. S'ensuit alors le récit détaillé de diverses activités illégales (ponctuées de longues journées d'inactivité) alors qu'il intègre petit à petit un réseau ; une opération délicate, car la résistance, lui explique l'une de ses compagnes, est comme une "coque de bateau. Une juxtaposition de cloisons étanches", une organisation qui repose avant tout sur l'ignorance, une manière de protéger le réseau en cas d'arrestation d'un des membres : côtoyer des hommes et des femmes qui taisent leur nom et leurs véritables activités, supporter un univers où il suffit d'obéir à l'aveuglette à des ordres qui émanent de nulle part, ou bien de chefs que l'on ne connaîtra jamais : "récupérer" des fonds pour alimenter la "jacquerie", échapper à la Gestapo et aux gendarmes français (de zélés fonctionnaires...), parfois assassiner un homme dont on ne saura rien, et tout ça sans jamais dormir dans le même lit plus d'une nuit.

Dans ce roman d'éducation particulier, un récit picaresque qui nous mène sur les routes de la France occupée, Pierre décrit la guerre de l'usure avec un humour acerbe et un détachement teinté d'une légère amertume. Le jeune homme est un résistant efficace et silencieux, on lui confie des missions de plus en plus délicates et les Allemands s'intéressent de près à ce "terroriste" apparu de nulle part, sans nom ni visage. L'étau se resserre pourtant et les chances d'en réchapper s'amenuisent ; sa conscience le travaille parfois (tous les Allemands ne sont pas des nazis...) et quand les sentiments se mettent de la partie (puisque "la mort qui rôde aiguillonne le désir") de plus en plus de "grains de sable" menacent de s'installer "dans le rouage" bien huilé de la lutte souterraine.

Rétrospectivement, Pierre porte un regard décalé et lucide sur cette jeunesse inhabituelle à nos yeux, un oeil aiguisé qui cerne chaque situation sans apitoiement ni sentimentalisme, même lorsqu'il se trouve face à la mort. Par le biais de ce narrateur vieillissant (un personnage de fiction, mais l'auteur dit s'être inspiré d'un oncle résistant), Marc Dugain ne se gêne pas pour asséner quelques vérités bien envoyées et ses métaphores subtiles et autres comparaisons acérées abondent ici, n'épargnant aucun des acteurs de cette triste époque, les remettant habilement à leur place : les nazis, bien sûr, de purs psychopathes ("le fascisme n'est pas une idéologie, c'est une pathologie"ou encore "un dérèglement hormonal qui consumait le cerveau"...), les collaborateurs de toutes espèces comme les gendarmes : "le produit d'un croisement entre la petite frappe et le gardien de prison (...) qui suintaient la revanche (...) Avec en prime le pouvoir de martyriser leurs compatriotes".
Nombre d'anecdotes amusantes (si l'on oublie quelques instants le contexte) émaillent ainsi le périple d'un homme en devenir (en témoigne son dépucelage dans la cochonnaille par la fille des Chafouins, les charcutiers profiteurs de guerre, ou bien sa mise en bière fictive organisée par des parents légèrement fanatisés...) et font de ce roman d'aventure une fresque drôle et intelligente, qui n'oblitère pas non plus la mélancolie et les confusions de l'après-guerre : période où les véritables résistants se sont parfois sentis exclus, en partie à cause de leur incapacité à raconter avec des mots leur vie clandestine, leurs années "sacrifiées", les camarades morts ou encore les wagons à bestiaux qui transportaient des êtres humains et que beaucoup ont connus : une impossibilité de "dire" réparée avec talent par Marc Dugain.

B. Longre
(septembre 2002)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/

http://users.skynet.be/pierre.bachy/dugainmarc.html

http://histoireenprimaire.free.fr/ressources/la_chambre_des_officiers.htm