Répertoire pour un piaf masculin
Editions Pétrelle, 2001
(Première édition 1983)

 

Depuis Warrant, son premier ouvrage publié en 1967 par J.-J. Pauvert, le chemin de Manz'ie, semé de fulgurances et de mystères, de ralentis et d'accélérations, l'a mené (nous a menés) jusqu'à une trilogie achevée comme il se doit en trois temps, et si on calcule bien en près de vingt ans : La fille du rabbin, œuvre composée de trois « romans » : Répertoire pour un Piaf masculin, En bas de la mer, La fille du grand rabbin de l'éternité.

Occupons-nous du premier temps, consacré à la présentation de l'oeuvre de Saxophone-Saxe, « chanteur sur papier », héros de la trilogie. Roman, nous informe la couverture, mais cette réduction du livre à un genre particulier en dit trop peu. Le récit, exigeant et flamboyant, éclate jusqu'à saturation dans le rythme des paroles dites-écrites, et à l'instar de toute identité imposée à l'homme par la société, l'oeuvre rejette toute définition que voudrait lui imposer la critique. Saxophone-Saxe, dit l'auteur, « est capable de produire des choses étonnantes, extraordinaires, mais elles lui explosent à la figure. » La figure du lecteur, quant à elle, n'est pas épargnée par ces explosions. En éclats sonores étonnants et détonants, les mots imposent leur rythme, leur tonalité, leurs harmoniques, avant de se soucier de toute signification ; celle-ci s'impose peu à peu par le dedans des phrases, modelées au gré des méandres syntaxiques et des chocs verbaux. « Je suis pas un écrivain qui pose des mots sur du papier. Je les attrape au vol. Je les note tout haut. […] J'ai rendez-vous sur mon instrument de parole comme si la musique renversée partout – il n'y a pas moyen de l'éponger – continuait à rouler », avoue le musicien de l'écriture urbaine. La narration se fait poème, le poème se fait musique, la musique se fait rythme obsessionnel, comme le refrain du métro dans le chapitre (chapitre ? couplet ? mouvement ?) intitulé « (métropolitain cauchemar dream avec chômeur parolier) » : « Je bourlingue la nuit dans le métro, station arrêt cauchemar, Denfert est en enfer – je bourlingue ma vie dans le métro ».

On n'en finirait pas de citer des extraits de ce Répertoire, comme pour réentendre sans cesse les mélodies choisies d'une partition ; pas seulement les réentendre, mais les interpréter et réinterpréter, se les jouer et rejouer intérieurement, dans la secrète solitude de l'audition, en se disant que tout commentaire est superflu.

J.P. Longre

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).


Chez Pétrelle : Me suis fait tout seul de Thibault De Vivies

Editions Pétrelle
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