Le Photographe
de Mano Gentil

Syros 2006

 

 

Bourreau de père en fils

Un livre décapant sur un thème trop peu souvent abordé, voire jamais. L’auteur réussit un portrait qui interroge et questionne tout autant qu’il répond.
Le photographe dont il s’agit ici est d’une tout autre nature qu’un photographe, d’où la surprise du lecteur qui ferait l’achat de ce roman pour son titre où pour la superbe couverture de JF. Martin ! La définition proposée en exergue est la suivante : « Le photographe est le membre de l’équipe qui se tient du côté tête de la guillotine. Il réceptionne le « client » en passant les bras entre les deux montants de la machine, opération éminemment périlleuse… De sa place, il voit arriver le condamné à travers « l’objectif » que constitue la lunette»… En préambule, il s’avère utile de rappeler que la peine de mort n’a été abolie en France que le 9 octobre 1981, par Robert Badinter.

Dans le contexte des années 1970, Monsieur Humbert exerce à la fois le métier de commercial, dans le cuir, et celui de « photographe », au rythme des exécutions. L’utilisation de la première personne intériorise le récit, donnant un aspect intimiste à l’ensemble. De l’extérieur, car il est cruellement question du regard d’autrui, inquisiteur, voyeur, juge, Mr H. est photographe « de père en fils », amoureux avant tout du travail bien fait, commercial parfait, et amant non moins parfait de Nicole. Mais Mr H. oscille en permanence entre sa conscience et son refus du réel :

« Bien sûr, chaque homme sait qu’il est condamné à mort. Un jour où l’autre, il doit mourir. Nul n’est immortel. Et ainsi que le disait mon père, nos clients ont la chance d’en connaître la date. En revanche, il est peu d’hommes qui savent qu’ils vont donner la mort. Voici donc ce que j’éprouve en ce moment, à cette seconde : mes mains vont tenir un homme qui va cesser de vivre. La pensée de sa mort ne me quitte pas. Il faut le tuer. Il ne faut plus qu’il respire. Il faut l’empêcher de nuire encore. Mais la mort est-elle l’unique solution ? Si j’en crois ce que certains disent, il y a la prison à vie… Nicole a déjà employé ces mots, je ne suis pas d’accord. Je ne comprends pas, si on exécute, c’est parce que c’est mérité ».

La figure du père est omniprésente en tant que personnage central du récit, qui représente «la force et la justice». Tout comme ce père récemment décédé, et la mort rôde, comme l’ombre du condamné… Monsieur Humbert est « fidèle à la France » et « respecte les lois de la République », pensant que le condamné est avant tout un pauvre type. Au milieu de sa vie ordonnée, il y a pourtant son histoire d’amour avec Nicole, assistante de direction, dont il aime le côté fantasque. Il lui confie quel est son « double » emploi, ce qui crée chez elle une «distance», la même que celle de sa propre mère envers son père… Toujours la figure circulaire qui se referme autour de la vie étriquée du protagoniste, tel un piège. Fort et fier de son héritage familial, Mr Humbert est le portrait d’un criminel somme toute banal, bourreau de père en fils.
Certes, le trait est un peu dense sur l’aspect « lisse » du personnage, à peine humain, voire sans affects, comme si donner la mort enlevait la vie. Mais tout le talent de l’auteur réside dans la description esquissée du personnage ; s’il évite les questions, il les affronte pourtant le temps d’une discussion, d’une pensée, tout comme son état fébrile avant les exécutions, ou encore ses insomnies le trahissent. Et Mano Gentil rend à la perfection la sensibilité du «héros» et ses oscillations entre culpabilité et innocence.
En conclusion, la phrase fétiche de Monsieur Humbert s’impose : « Se réjouir de la condamnation d’un homme c’est déculpabiliser la part obscure qui est en nous »…. Et de continuer vaillamment de penser que l’on « ne comprend pas »…

Cendrine Genin
(août 2006)

Cendrine Genin, après des études de philosophie et de lettres, a suivi une formation de libraire ; une passion totale pour la littérature jeunesse ainsi que pour la danse l’ont incitée à collaborer à Sitartmag, depuis 2000 ; l'écriture est son autre domaine de prédilection ; un ouvrage à paraître : Rendez-vous sous les cerisiers (Le Baron perché, novembre 2006)

 

du même auteur

Poteau Mitan (La passe du vent,1999)

Liberty Chérie ! (Magnard jeunesse, 2003)

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