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Bourreau
de père en fils
Un livre décapant
sur un thème trop peu souvent abordé, voire jamais.
L’auteur réussit un portrait qui interroge et questionne
tout autant qu’il répond.
Le photographe dont il s’agit ici est d’une tout autre
nature qu’un photographe, d’où la surprise du
lecteur qui ferait l’achat de ce roman pour son titre où
pour la superbe couverture de JF. Martin ! La définition
proposée en exergue est la suivante : « Le photographe
est le membre de l’équipe qui se tient du côté
tête de la guillotine. Il réceptionne le « client
» en passant les bras entre les deux montants de la machine,
opération éminemment périlleuse… De sa
place, il voit arriver le condamné à travers «
l’objectif » que constitue la lunette»…
En préambule, il s’avère utile de rappeler que
la peine de mort n’a été abolie en France que
le 9 octobre 1981, par Robert Badinter.
Dans le contexte
des années 1970, Monsieur Humbert exerce à la fois
le métier de commercial, dans le cuir, et celui de «
photographe », au rythme des exécutions. L’utilisation
de la première personne intériorise le récit,
donnant un aspect intimiste à l’ensemble. De l’extérieur,
car il est cruellement question du regard d’autrui, inquisiteur,
voyeur, juge, Mr H. est photographe « de père en
fils », amoureux avant tout du travail bien fait, commercial
parfait, et amant non moins parfait de Nicole. Mais Mr H. oscille
en permanence entre sa conscience et son refus du réel :
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«
Bien sûr, chaque homme sait qu’il est condamné
à mort. Un jour où l’autre, il doit
mourir. Nul n’est immortel. Et ainsi que le disait
mon père, nos clients ont la chance d’en connaître
la date. En revanche, il est peu d’hommes qui savent
qu’ils vont donner la mort. Voici donc ce que j’éprouve
en ce moment, à cette seconde : mes mains vont tenir
un homme qui va cesser de vivre. La pensée de sa
mort ne me quitte pas. Il faut le tuer. Il ne faut plus
qu’il respire. Il faut l’empêcher de nuire
encore. Mais la mort est-elle l’unique solution ?
Si j’en crois ce que certains disent, il y a la prison
à vie… Nicole a déjà employé
ces mots, je ne suis pas d’accord. Je ne comprends
pas, si on exécute, c’est parce que c’est
mérité ».
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La figure du
père est omniprésente en tant que personnage central
du récit, qui représente «la force et la
justice». Tout comme ce père récemment
décédé, et la mort rôde, comme l’ombre
du condamné… Monsieur Humbert est « fidèle
à la France » et « respecte les lois
de la République », pensant que le condamné
est avant tout un pauvre type. Au milieu de sa vie ordonnée,
il y a pourtant son histoire d’amour avec Nicole, assistante
de direction, dont il aime le côté fantasque. Il lui
confie quel est son « double » emploi, ce qui crée
chez elle une «distance», la même que celle de
sa propre mère envers son père… Toujours la
figure circulaire qui se referme autour de la vie étriquée
du protagoniste, tel un piège. Fort et fier de son héritage
familial, Mr Humbert est le portrait d’un criminel somme toute
banal, bourreau de père en fils.
Certes, le trait est un peu dense sur l’aspect « lisse
» du personnage, à peine humain, voire sans affects,
comme si donner la mort enlevait la vie. Mais tout le talent de
l’auteur réside dans la description esquissée
du personnage ; s’il évite les questions, il les affronte
pourtant le temps d’une discussion, d’une pensée,
tout comme son état fébrile avant les exécutions,
ou encore ses insomnies le trahissent. Et Mano Gentil rend à
la perfection la sensibilité du «héros»
et ses oscillations entre culpabilité et innocence. En
conclusion, la phrase fétiche de Monsieur Humbert s’impose
: « Se réjouir de la condamnation d’un homme
c’est déculpabiliser la part obscure qui est en nous
»…. Et
de continuer vaillamment de penser que l’on « ne comprend
pas »…
Cendrine
Genin
(août 2006)
Cendrine
Genin,
après des études de philosophie et de lettres, a suivi
une formation de libraire ; une passion totale pour la littérature
jeunesse ainsi que pour la danse l’ont incitée à
collaborer à Sitartmag, depuis 2000 ; l'écriture est
son autre domaine de prédilection ; un ouvrage à paraître
: Rendez-vous sous les cerisiers (Le Baron
perché, novembre 2006)

du
même auteur
Poteau
Mitan (La
passe du vent,1999)
Liberty
Chérie ! (Magnard jeunesse, 2003)
http://www.syros.fr/
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