La lionne blanche
Editions du Seuil, Policiers, 2004

 

Monsieur le Seuil a trouvé un bon filon, un « niche » pour reprendre un terme de marketing, mais il ne faudrait pas croire — après tout — que les éditeurs ne font pas de commerce. Ce filon, c’est Henning Mankell, écrivain suédois, célèbre pour les aventures du policier Kurt Wallander qu’il raconte depuis plusieurs années.
Monsieur le Seuil a lancé Henning Mankell avec Le Guerrier Solitaire, sorti en France en 1999 (couronné avec le Prix Mystère de la Critique 2000) et en Suède en 1995. En réalité, Kurt Wallander existait déjà, mais publié par Monsieur Christian Bourgois dans Les meurtriers sans visage, sorti en Suède en 1991 et traduit en français en 1994.
Monsieur le Seuil a gardé la main et a ainsi publié deux autres romans dans la continuité du précédent, le second, donc, de Mankell (La Cinquième Femme et Les Morts de la Saint-Jean), mettant toujours en scène Kurt Wallander, le policier quadra, un brin désabusé, dans sa Scanie natale, petite région du sud de la Suède, isolée de la grande criminalité (dans les apparences) mais confrontées (dans la réalité) à la montée de la délinquance, comme partout.
Le seul hic, c’est qu’on a un peu l’impression que devant le succès fou de ce triptyque que tous les accros du policier se sont arrachés, Monsieur le Seuil s’est, du coup, lancé dans l’exploitation « commerciale » du filon Mankell. Et voilà-ti pas que l’on ressort des tiroirs les anciennes productions du Suédois, déjà sorties dans son pays d’origine, mais antérieurement.

Et alors-là, superbe paradoxe que seules savent produire les dynamiques financières, on se retrouve avec « notre » héros, Kurt Wallander, le même, mais entre deux épisodes. Une fois, il n’est pas encore acoquiné avec la lettonienne Baiba alors que l’on sait déjà que son histoire ne va pas durer. Une autre fois, son père va se marier avec son aide-ménagère mais on sait qu’il meurt quelque temps après. Une autre fois, on découvre son assistant, le jeune Martinsson, tout gentil alors que, plus tard, il devient un jeune loup aux dents longues et ça on le sait déjà quand on lit les épisodes précédents mais publiés plus tard. De quoi vous perdre définitivement dans les méandres de la complexité psychologique humaine et vous faire perdre la raison ; le lecteur alternant entre une phase d’hésitation confuse sur sa capacité à comprendre et une phase de perplexité sur le sens général de la vie de Wallander.
Bref, la sortie des trois derniers livres de Mankell n’est pas la suite des aventures de Kurt Wallander mais une sorte de « complément biographique » pour ceux qui voudraient approfondir tel aspect de la personnalité du héros ou zoomer sur un épisode de sa vie en particulier, et bien sûr, tout ça, dans le désordre. Monsieur le Seuil vient ainsi de réinventer la machine à remonter le temps des éditions !

Cette fois, dans La lionne blanche (sorti en mars 2004) Kurt Wallander est aux prises avec un assassinat, une femme a disparu, puis découverte quelques jours plus tard dans un puits, pas très loin d’une maison incendiée de façon déconcertante. Kurt Wallander va être confronté à une tentative de complot politique qui se fomente en Suède pour décapiter le régime sud-africain ! La petite région de Scanie, inconnue pour tout non-spécialiste de la Suède, devient alors le lieu d’agressions, de course poursuites, d’enlèvements, de tueries. Malgré tout ça, qui, avouons-le, n’est pas très jojo, on n’en finit pas d’aimer Mankell. D’abord, parce que le héros est très sympathique, un peu « homme perdu », sans illusion, sans ami, qui aime l’opéra, et cherche désespérément un petit coin de bonheur, une femme pour le rendre heureux et l’apaiser au retour de ses journées de policier en prise aux maux de la société.

Ensuite, pour l’intrigue, toujours touffue et complexe, dont les fils s’emberlificotent et se dénouent comme par miracle à la fin.
Enfin, par le style. Mankell, c’est comme une toile de peinture, aux traits épais et gras au début, on entre dans un univers dense, embrumé, où l’on ne comprend pas tout, et petit à petit, le pinceau se fait plus léger, pointilliste, les éléments s’accordent entre eux, le brouillard se lève pour révéler le vrai visage de la réalité, le puzzle se construit doucement, mais inéluctablement.
Alors oui, malgré tout ça, Monsieur le Seuil, malgré les petitesses du jeu commercial de l’édition qui nous font retourner en arrière dans la vie de notre héros préféré, nous aimons bien, quand même, Kurt Wallander et nous le retrouverons avec plaisir pour ses prochaines aventures !

David Piovesan
(avril 2004)

Le Seuil
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