The death of Vishnu
(Bloomsbury, 2001)
La mort de Vishnou
traduit de l'anglais par Dominique Vitalyos
(Le Seuil, avril 2002)

 

Manil Suri est originaire de Bombay, la ville servant de décor à ce premier roman ; mais loin de nous asséner de multiples descriptions de la métropole, il concentre sa narration sur un petit immeuble où, en l'espace de quelques jours, se joue une mini-tragédie mettant en scène quelques habitants habilement croqués. Au deuxième étage de l'édifice vivent deux familles, les Asrani et les Pathak, qui ne cessent de se houspiller pour de dérisoires problèmes domestiques (les deux épouses sont en effet forcées de partager une cuisine commune...) ; à l'entresol, Vishnu, l'homme à tout faire, vit depuis dix ans sur le palier ; il s'est approprié quelques centimètres carrés et en échange de menus services, il reçoit sa tasse de thé matinale et des chapatis rassis. Autant dire qu'il survit, mais depuis quelques jours, il semble très malade. Les occupants de l'immeuble (qui, il faut le dire, ne débordent pas de compassion) n'osent ni l'approcher, ni même tenter de le réveiller (il pourrait être contagieux...) et lorsque les époux Asrani et Pathak, cédant à leurs terribles femmes, appellent une ambulance, personne ne parvient à décider qui pourra bien payer l'hôpital...

Vishnu, abandonné à son sort, reste alors sur son palier et peu à peu, son esprit à la dérive rassemble des bribes de souvenirs : l'enfance misérable mais illuminée par les jeux de sa mère, qui l'abreuvait de récits mythologiques et se plaisait à identifier le petit garçon à son homonyme divin, Vishnu le bienveillant, celui qui donne sa stabilité au monde ; Vishnu l'omniprésent, qui rayonne comme le soleil, et qui, souvent représenté endormi (tout comme Vishnu l'homme à tout faire, tout au long du roman) médite sur le monde à venir et sur les hommes, ses amis. Il est le sauveur, celui qui pénètre toute chose, intervenant par le biais d'avatars, d'innombrables réincarnations (l'homme-lion, Krishna, le poisson ou le sanglier...). Vishnu (l'homme) n'a jamais eu la prétention de se croire divin, mais les contes maternels qui ont bercé sa jeunesse l'apaisent de nouveau alors que la mort s'approche. Il se remémore aussi son unique amour charnel éprouvé pour Padmini, une prostituée qu'il identifie à Lakhsmi, l'épouse de Vishnu (le dieu) et leurs escapades amoureuses. Il pense aussi à la jeune Kavita, la fille des Asrani, qui rencontre chaque soir sur la terrasse de l'immeuble, au su de ses parents, Salim Jalal, dont la famille (musulmane) vit au troisième étage.

Le père de Samil, lui, traverse une crise spirituelle grave ; et lorsqu'il se met en tête de se purifier en allant passer la nuit près de Vishnu et dormir à même le sol, il ne sait pas qu'il met en branle des événements qui oscilleront entre tragédie et satire. Car l'auteur n'oublie pas de fustiger la mesquinerie et l'obscurantisme ambiant (les sordides ambitions et préoccupations des occupants du deuxième étage sont décrites de manière particulièrement cocasse), tout en mêlant à son récit des contes traditionnels philosophico-religieux centrés sur le dieu Vishnu, poétiques et graves, mais toujours rêvés par Vishnu, le mendiant. Quant à Mr Jalal, convaincu que Vishnu lui a parlé pendant son sommeil et lui a révélé sa nature divine, il s'imagine messie, investi d'une mission salvatrice... Mais le ridicule l'emporte sur la spiritualité et c'est avec beaucoup de plaisir qu'on découvre Mr Jalal suspendu à un balcon, tentant d'échapper à une foule en colère qui a mal interprété son message... Vishnu, dans le même temps, vit une expérience étrange, entre la vie et la mort, en suspens dans le temps et l'espace : est-il réellement divin ? mérite-il de l'être ou bien sa métamorphose n'est-elle qu'une illusion ?
Alternant ainsi humour et tragédie, ironie et compassion, multipliant les points de vue (matérialistes, spirituels, légendaires ou naïfs), l'auteur passe d'un personnage à l'autre et l'on ne peut dire de quelle façon s'achèvera cette tragi-comédie imprévisible, qui derrière l'anecdote, tente d'aborder avec beaucoup de finesse le vaste sujet de la croyance religieuse et de la spiritualité de l'homme, sans dogmatisme aucun : tous les humains, qu'ils soient hindous, musulmans ou athées, riches ou misérables, mènent une quête spirituelle profonde, souvent inconsciemment, et chacune de ces explorations vaut bien les autres ; mais Manil Suri ne répond véritablement à aucune interrogation, et préfère laisser le dénouement en suspens et le lecteur dans l'expectative, entre deux mondes, entre la brutale réalité et la révélation d'un paradis qui n'appartient qu'à Vishnu...

Blandine Longre
(décembre 2001)


Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com

Le Seuil
http://www.seuil.com

L'auteur

http://www.manilsuri.com/

http://www.bloomsburymagazine.com/ezine/Articles/Articles.asp?ezine

http://www.manilsuri.com/excerpt.htm

http://www.math.umbc.edu/~suri/