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Manil Suri est
originaire de Bombay, la ville servant de décor à
ce premier roman ; mais loin de nous asséner de multiples
descriptions de la métropole, il concentre sa narration sur
un petit immeuble où, en l'espace de quelques jours, se joue
une mini-tragédie mettant en scène quelques habitants
habilement croqués. Au deuxième étage de l'édifice
vivent deux familles, les Asrani et les Pathak, qui ne cessent de
se houspiller pour de dérisoires problèmes domestiques
(les deux épouses sont en effet forcées de partager
une cuisine commune...) ; à l'entresol, Vishnu, l'homme à
tout faire, vit depuis dix ans sur le palier ; il s'est approprié
quelques centimètres carrés et en échange de
menus services, il reçoit sa tasse de thé matinale
et des chapatis rassis. Autant dire qu'il survit, mais depuis quelques
jours, il semble très malade. Les occupants de l'immeuble
(qui, il faut le dire, ne débordent pas de compassion) n'osent
ni l'approcher, ni même tenter de le réveiller (il
pourrait être contagieux...) et lorsque les époux Asrani
et Pathak, cédant à leurs terribles femmes, appellent
une ambulance, personne ne parvient à décider qui
pourra bien payer l'hôpital...
| Vishnu,
abandonné à son sort, reste alors sur son palier
et peu à peu, son esprit à la dérive rassemble
des bribes de souvenirs : l'enfance misérable mais illuminée
par les jeux de sa mère, qui l'abreuvait de récits
mythologiques et se plaisait à identifier le petit garçon
à son homonyme divin, Vishnu le bienveillant, celui qui
donne sa stabilité au monde ; Vishnu l'omniprésent,
qui rayonne comme le soleil, et qui, souvent représenté
endormi (tout comme Vishnu l'homme à tout faire, tout
au long du roman) médite sur le monde à venir
et sur les hommes, ses amis. Il est le sauveur, celui qui pénètre
toute chose, intervenant par le biais d'avatars, d'innombrables
réincarnations (l'homme-lion, Krishna, le poisson ou
le sanglier...). Vishnu (l'homme) n'a jamais eu la prétention
de se croire divin, mais les contes maternels qui ont bercé
sa jeunesse l'apaisent de nouveau alors que la mort s'approche.
Il se remémore aussi son unique amour charnel éprouvé
pour Padmini, une prostituée qu'il identifie à
Lakhsmi, l'épouse de Vishnu (le dieu) et leurs escapades
amoureuses. Il pense aussi à la jeune Kavita, la fille
des Asrani, qui rencontre chaque soir sur la terrasse de l'immeuble,
au su de ses parents, Salim Jalal, dont la famille (musulmane)
vit au troisième étage. |
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Le père
de Samil, lui, traverse une crise spirituelle grave ; et lorsqu'il
se met en tête de se purifier en allant passer la nuit près
de Vishnu et dormir à même le sol, il ne sait pas qu'il
met en branle des événements qui oscilleront entre
tragédie et satire. Car l'auteur n'oublie pas de fustiger
la mesquinerie et l'obscurantisme ambiant (les sordides ambitions
et préoccupations des occupants du deuxième étage
sont décrites de manière particulièrement cocasse),
tout en mêlant à son récit des contes traditionnels
philosophico-religieux centrés sur le dieu Vishnu, poétiques
et graves, mais toujours rêvés par Vishnu, le mendiant.
Quant à Mr Jalal, convaincu que Vishnu lui a parlé
pendant son sommeil et lui a révélé sa nature
divine, il s'imagine messie, investi d'une mission salvatrice...
Mais le ridicule l'emporte sur la spiritualité et c'est avec
beaucoup de plaisir qu'on découvre Mr Jalal suspendu à
un balcon, tentant d'échapper à une foule en colère
qui a mal interprété son message... Vishnu, dans le
même temps, vit une expérience étrange, entre
la vie et la mort, en suspens dans le temps et l'espace : est-il
réellement divin ? mérite-il de l'être ou bien
sa métamorphose n'est-elle qu'une illusion ?
Alternant ainsi humour et tragédie, ironie et compassion,
multipliant les points de vue (matérialistes, spirituels,
légendaires ou naïfs), l'auteur passe d'un personnage
à l'autre et l'on ne peut dire de quelle façon s'achèvera
cette tragi-comédie imprévisible, qui derrière
l'anecdote, tente d'aborder avec beaucoup de finesse le vaste sujet
de la croyance religieuse et de la spiritualité de l'homme,
sans dogmatisme aucun : tous les humains, qu'ils soient hindous,
musulmans ou athées, riches ou misérables, mènent
une quête spirituelle profonde, souvent inconsciemment, et
chacune de ces explorations vaut bien les autres ; mais Manil Suri
ne répond véritablement à aucune interrogation,
et préfère laisser le dénouement en suspens
et le lecteur dans l'expectative, entre deux mondes, entre la brutale
réalité et la révélation d'un paradis
qui n'appartient qu'à Vishnu...
Blandine
Longre
(décembre
2001)

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