|
La
langue comme refuge de survie
De la difficulté d'être juif, de la difficulté
d'être roumain, de la difficulté d'être juif
roumain. De la difficulté d'être, ici ou ailleurs.
De la difficulté de quitter son pays, fût-il une dictature
ubuesque et de la difficulté d'y revenir (en 1997), fût-il
libéré, après dix ans d'exil dans un Eden tempéré
car " il n'y a pas de meilleur endroit pour apprendre la
solitude" que l'Amérique. À travers son
destin et l'histoire de sa famille, Norman Manea nous fait vivre
(ou revivre) soixante ans d'histoire de la Roumanie. Le
retour du hooligan est un livre dense qui revient
sur les moments marquants du dernier demi-siècle de l'espace
carpato-danubien : le fascisme à la sauce locale, le pogrom
et le camp de concentration, le communisme au "pays du
carnaval sans carnaval" avec ses facettes perverses et
ses cruels paradoxes. Recroquevillé dans l'exil intérieur,
Norman Manea pose un regard minutieux et distancié sur toute
sa vie; architecturé en "étages", avec flash-back
et thèmes récurrents, son retour aux sources tant
redouté est à la fois un bloc-notes aux accents balzaciens,
un périple multiculturel avec pléthore de citations
et références littéraires (qui rappellent un
Enrique Vila-Matas, le picaresque en moins, la sensibilité
poétique en plus), un document bouleversant/témoignage
poignant d'une époque contemporaine babélique et grotesque,
une descente douloureuse dans la mosaïque magique des souvenirs...
Le drame du
juif roumain : "après l'avoir acquise de haute lutte,
sa patrie lui a été contestée". Ce
qui lui reste ne figure pas sur une carte : la seule vraie patrie
est la langue, que Norman Manea ne quittera jamais. Ce sera son
seul ami qui le suivra partout comme une ombre ; ce sera une blessure
toujours ouverte car "abandonnée" au moment de
l'exil ("Ce qui me retenait en Roumanie n'était
pas la religion ni le nationalisme, mais la langue, et les chimères
qu'elle me faisait entrevoir"), et ce Retour
du hooligan est un chant d'amour à la langue
des origines en général et à la langue roumaine
en spécial qu'il manie si bien et à laquelle il confère
dans un point final apothéotique un rôle global, une
dimension universelle. Si les sarmale (plat national roumain - feuilles
de chou saumuré farcies à la viande de porc) ont souvent
un goût amer dans la vie "postérieure" de
Norman Manea, un humour lucide, désabusé, ne le quitte
pas tout au long de sa biographie en morceaux. Le voilà à
l'ouvrage devant la Commission de la Ville Transit, en 1988, dans
un étiquetage linguistique :
 |
"-
Préférez-vous que nous parlions allemand? lui
demanda le Français, en allemand. Ou plutôt français
?
- Nous pouvons aussi parler français, répondit
le postulant, en allemand.
- Tant mieux, tant mieux, poursuivit tout sourire le fonctionnaire,
en français. Les Roumains parlent presque tous le français,
n'est-ce pas ? Mes amis roumains de Paris s'adaptent sans
difficulté.
- Oui, le français est accessible aux Roumains, confirma
le Roumain, en français.
Il examina attentivement son interlocuteur. Les examinateurs
d'aujourd'hui sont tous plus jeunes que les examinés,
pensa le Roumain en roumain." |
Ces jours-ci,
Le retour du hooligan : une vie s'est
vu décerner Le Prix Médicis étranger. Une reconnaissance
internationale qui pourrait être reconfirmée les années
prochaines par un Prix Nobel de littérature ; Norman Manea
en a la stature et son oeuvre semble s'inscrire dans le profil stratégique
de l'Académie suédoise. Comme La Roumanie souffre
du syndrome de "petite nation" qui n'a jamais eu ce prix
prestigieux, ce serait une revanche rêvée pour Norman
Manea, l'exilé "renégat" qui craignait d'enterrer
son existence d'écrivain en quittant la Roumanie !
Radu
Bataturesco
(novembre 2006)
PS : Saluons
l'excellent travail de traducteur de Nicolas Véron (qui s'était
jusqu'à présent illustré avec des traductions
de l'espagnol et du polonais), avec la collaboration d'Odile Serre.
Soigné, millimétré, documenté, respectueux
des rythmes, des coupes de la phrase, des nuances. On connaissait
et on appréciait Alain Paruit, traducteur attitré
des oeuvres littéraires roumaines, on déplorait les
autres interprétations du roumain, souvent artisanales, on
se réjouit de l'arrivée de Nicolas Véron sur
le créneau de la mamaliga (la polenta roumaine, un symbole
national. Plat de toutes les bourses, elle accompagne les sarmale
- voir plus haut).
Radu
Bataturesco est enseignant, journaliste, écrivain.
Il a créé et conduit des publications pour la jeunesse
et anime depuis 1990 des ateliers d'écriture journalistique
et littéraire. Il a publié un roman Fausse
couche d'ozone et un conte Le Rêve
d'étain (éditions ProMots).

http://www.seuil.com
Littérature
roumaine page thématique
|