Le retour du hooligan : une vie
de Norman Manea

traduit du roumain par Nicolas Véron
Seuil, 2006

parution en poche
Points Seuil août 2007

 

 

 

La langue comme refuge de survie


De la difficulté d'être juif, de la difficulté d'être roumain, de la difficulté d'être juif roumain. De la difficulté d'être, ici ou ailleurs. De la difficulté de quitter son pays, fût-il une dictature ubuesque et de la difficulté d'y revenir (en 1997), fût-il libéré, après dix ans d'exil dans un Eden tempéré car " il n'y a pas de meilleur endroit pour apprendre la solitude" que l'Amérique. À travers son destin et l'histoire de sa famille, Norman Manea nous fait vivre (ou revivre) soixante ans d'histoire de la Roumanie. Le retour du hooligan est un livre dense qui revient sur les moments marquants du dernier demi-siècle de l'espace carpato-danubien : le fascisme à la sauce locale, le pogrom et le camp de concentration, le communisme au "pays du carnaval sans carnaval" avec ses facettes perverses et ses cruels paradoxes. Recroquevillé dans l'exil intérieur, Norman Manea pose un regard minutieux et distancié sur toute sa vie; architecturé en "étages", avec flash-back et thèmes récurrents, son retour aux sources tant redouté est à la fois un bloc-notes aux accents balzaciens, un périple multiculturel avec pléthore de citations et références littéraires (qui rappellent un Enrique Vila-Matas, le picaresque en moins, la sensibilité poétique en plus), un document bouleversant/témoignage poignant d'une époque contemporaine babélique et grotesque, une descente douloureuse dans la mosaïque magique des souvenirs...

Le drame du juif roumain : "après l'avoir acquise de haute lutte, sa patrie lui a été contestée". Ce qui lui reste ne figure pas sur une carte : la seule vraie patrie est la langue, que Norman Manea ne quittera jamais. Ce sera son seul ami qui le suivra partout comme une ombre ; ce sera une blessure toujours ouverte car "abandonnée" au moment de l'exil ("Ce qui me retenait en Roumanie n'était pas la religion ni le nationalisme, mais la langue, et les chimères qu'elle me faisait entrevoir"), et ce Retour du hooligan est un chant d'amour à la langue des origines en général et à la langue roumaine en spécial qu'il manie si bien et à laquelle il confère dans un point final apothéotique un rôle global, une dimension universelle. Si les sarmale (plat national roumain - feuilles de chou saumuré farcies à la viande de porc) ont souvent un goût amer dans la vie "postérieure" de Norman Manea, un humour lucide, désabusé, ne le quitte pas tout au long de sa biographie en morceaux. Le voilà à l'ouvrage devant la Commission de la Ville Transit, en 1988, dans un étiquetage linguistique :

"- Préférez-vous que nous parlions allemand? lui demanda le Français, en allemand. Ou plutôt français ?
- Nous pouvons aussi parler français, répondit le postulant, en allemand.
- Tant mieux, tant mieux, poursuivit tout sourire le fonctionnaire, en français. Les Roumains parlent presque tous le français, n'est-ce pas ? Mes amis roumains de Paris s'adaptent sans difficulté.
- Oui, le français est accessible aux Roumains, confirma le Roumain, en français.
Il examina attentivement son interlocuteur. Les examinateurs d'aujourd'hui sont tous plus jeunes que les examinés, pensa le Roumain en roumain."

Ces jours-ci, Le retour du hooligan : une vie s'est vu décerner Le Prix Médicis étranger. Une reconnaissance internationale qui pourrait être reconfirmée les années prochaines par un Prix Nobel de littérature ; Norman Manea en a la stature et son oeuvre semble s'inscrire dans le profil stratégique de l'Académie suédoise. Comme La Roumanie souffre du syndrome de "petite nation" qui n'a jamais eu ce prix prestigieux, ce serait une revanche rêvée pour Norman Manea, l'exilé "renégat" qui craignait d'enterrer son existence d'écrivain en quittant la Roumanie !

Radu Bataturesco
(novembre 2006)

 

PS : Saluons l'excellent travail de traducteur de Nicolas Véron (qui s'était jusqu'à présent illustré avec des traductions de l'espagnol et du polonais), avec la collaboration d'Odile Serre. Soigné, millimétré, documenté, respectueux des rythmes, des coupes de la phrase, des nuances. On connaissait et on appréciait Alain Paruit, traducteur attitré des oeuvres littéraires roumaines, on déplorait les autres interprétations du roumain, souvent artisanales, on se réjouit de l'arrivée de Nicolas Véron sur le créneau de la mamaliga (la polenta roumaine, un symbole national. Plat de toutes les bourses, elle accompagne les sarmale - voir plus haut).

Radu Bataturesco est enseignant, journaliste, écrivain. Il a créé et conduit des publications pour la jeunesse et anime depuis 1990 des ateliers d'écriture journalistique et littéraire. Il a publié un roman Fausse couche d'ozone et un conte Le Rêve d'étain (éditions ProMots).

 

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