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Révélations
En France, Mohsen
Makhmalbâf est d’abord connu en tant que cinéaste
(Kandahar a reçu un prix à Cannes en 2001)
et scénariste des films de sa fille, Samira Makhmalbâf
(La Pomme, Le Tableau Noir, récompensé à
Cannes en 2000 et A cinq heures de l'après-midi,
récompensé en 2003). Mais il est aussi l’auteur
d’une vingtaine d’ouvrages dont ce beau roman traduit
du persan : Le Jardin de cristal est
une chronique familiale qui évoque avec vivacité,
humour et compassion la vie quotidienne des habitants d’une
petite maison de Téhéran, sous l’ère
khomeyniste : une ancienne maison de maître confisquée
par la « révolution » et qui abrite quatre familles,
chacune dans une ou deux pièces donnant sur la cour, le cœur
de la maison : terrain de jeux pour les enfants, lieu vital où
l’on vient chercher l’eau, laver la vaisselle ou le
linge, parfois se reposer à l’ombre du vieux saule
ou respirer les jasmins en fleurs.
Il y a là Lâyeh, enceinte, et ses deux enfants : veuve
depuis quelques mois, un époux mort au front (la guerre Iran-Irak
continue à faire rage) auquel on a décerné
le titre posthume de «martyr» ; même chose pour
Souri, dont le mari Akbar n’est pas revenu ; elle vit avec
ses deux enfants et continue à suivre des cours à
l’université, malgré la désapprobation
de sa belle-mère Alyeh, qui ne lui a pas pardonné
de lui avoir « pris » son fils… Son beau-père,
Mashti, est plus conciliant mais a des comportements de doux rêveur,
capable d’échafauder des projets familiaux sans l’accord
des intéressés. Dans les autres pièces, vivent
Malayheh et son mari Hamid, un invalide de guerre aigri, désespéré,
rejetant la pitié des autres, s’interrogeant sans répit
sur les raisons qui ont poussé Malayheh à l’épouser
lui, en sachant qu’ils ne pourraient avoir d’enfants.
La dernière pièce est réservée à
un couple atypique, un vieil opiomane et son épouse Khorshid,
une ancienne courtisane.
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Tout
ce petit monde vit pauvrement et leur vie est rythmée
par des mariages, des naissances et des décès,
mais aussi par de petites tragédies : quand Khorshid
pousse Lâyeh à se remarier, cette dernière
ne pense qu’à ses enfants, qui ont besoin d’un
père, mais sa déception est grande quand elle
découvre le mari que ses voisins lui trouvent...
De même, Mashti, convaincu que son premier fils est bel
et bien mort à la guerre, décide que sa belle-fille
Souri devra épouser son autre fils ; mais quand la radio
annonce que l’aîné est probablement prisonnier
des Irakiens, tous les habitants sont ébranlés
par cette nouvelle…
L’ouvrage est dédié « aux femmes d’Iran
» et c’est bien leurs incertitudes, leurs joies,
leur difficulté à vivre dans un système
patriarcal et leur survie fragile qui dominent le récit. |
Mais Mohsen
Makhmalbâf s’attache aussi à approfondir ses
personnages masculins, en particulier Hamid, l’invalide, qui
survit en dépit de son impuissance, et ses sentiments envers
sa jeune épouse Malayheh ; leur chemin vers un semblant de
bonheur est long et tortueux, mais leur histoire est une exception
dans ce roman doux-amer, où la plupart du temps, les vies
décrites semblent comme vouées au malheur.
A travers ces divers protagonistes, le romancier décrit aussi
les réalités d’un pays qui n’hésite
pas à sacrifier des enfants ou de jeunes hommes au nom d’un
Dieu que les personnages appellent et supplient, sans que leurs
vœux ne soient jamais exaucés, un pays où l’on
pratique allègrement la prostitution, par les voies détournées
du « sighe », mariage temporaire qui permet aux hommes
de « louer » une femme pour un jour ou un mois : le
récit picaresque de Khorshid est particulièrement
audacieux en cela qu’il dévoile les dessous d’un
régime islamique corrompu et que les femmes ne peuvent que
subir ; c’est aussi le point de vue lucide de la tante de
Malayheh, qui lance à propos des hommes : « Ils
ont bouclé les portes des bistrots et des cabarets pour ouvrir
grandes celles de la fourberie et de l’hypocrisie. A chaque
mèche de leurs cheveux sont attachés mille diables.
Maintenant qu’ils nous ont enfermées, tout leur est
permis. C’est la loi du plus fort, désormais. La plupart
d’entre eux attendent une fatwâ, un jugement religieux
qui leur permettrait d’épouser deux femmes à
la fois, vu le nombre de veuves ! En attendant de faire quatre par
quatre ! Pour beaucoup, la barbe n’est qu’une mode qui
remplace leurs cravates d’hier.»
Ainsi, liberté de ton et franc-parler sont aussi de mise
dans ce roman et l’on s’aperçoit qu’au
sein du foyer, dans la sphère privée, les femmes parviennent
à s’imposer, qu’hommes et femmes peuvent parfois
communiquer, comme c’est le cas pour Malayheh et Hamid, dont
le parcours apporte une touche d’espérance bienvenue.
Le Jardin de cristal, premier roman de
Mohsen Makhmalbâf à être traduit en français,
est une révélation littéraire et marquera,
espérons-le, le début d’une longue liste de
publications.
Blandine
Longre
(juillet
2003)

Le
Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com
http://www.eskandarimakeup.com/makh/
voir aussi La
Porte, court-métrage de Mohsen Makhmalbâf
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