écrit et réalisé par
Paul Thomas Anderson

Etats-Unis, 1999, 3h05

Sortie le 1er mars 2000


avec Jason Robards, Philip Baker Hall, Tom Cruise, John C. Reilly, Melora Walters, Julianne Moore, William H. Macy, Philip Seymour Hoffman, Jeremy Blackman, Melinda Dillon



Le film s'ouvre sur trois séquences tragi-comiques, débitées à toute allure dans un style purement journalistique : meurtres, suicides, homicides involontaires. Le commentaire assène alors l'idée qui sous-tendra la démonstration à venir, et auquel le spectateur se devra d'orienter sa réflexion : tout n'est-il que hasard ? les coïncidences ne sont-elles pas plutôt régies par une puissance inconnue et implacable ? L'entrée en matière, quoique par trop explicite, paraît efficace et forte. Générique.

D'autres personnages se succèdent alors à une vitesse débridée sur l'écran, dans un tourbillon d'images, de plans confus ; on les aperçoit plus qu'on ne les voit et leurs paroles sont noyées sous une musique assourdissante. Peu à peu le rythme s'apaise et nous allons enfin pouvoir décrypter les intrigues et démêler les fils d'une narration en apparence déréglée, qui présente neuf destins croisés ; durant 24 heures décisives (3 heures de film) ils vont s'affronter ou s'éviter :
Linda Partridge (Julianne Moore, excellente en épouse névrosée), part en quête de morphine et autres drogues, apparemment pour soulager son mari Earl, un vieil homme fortuné qui se meurt d'un cancer (Jason Robards). Son infirmier, Phil (Philip Seymour Hoffman) veille affectueusement sur lui et l'écoute parler de ses erreurs passées. Sur sa demande, Phil tente de contacter son fils, qu'Earl n'a plus vu depuis des années. Ce fils, c'est Franck Mackey (Tom Cruise), gourou charismatique du sexe qui remotive, par ses paroles crues et un jeu de scène provocant, des mâles éconduits par les femmes, et sa méthode "Seduce and destroy" ("Séduire et détruire") fait fureur. Dans le même temps, Jimmy Gator (Philip Baker Hall), le présentateur vedette du jeu télévisé "What do kids know" (produit par Earl Partridge), apprend qu'il ne lui reste plus que deux mois à vivre (encore le cancer !) mais persiste à animer son émission. Stanley Spector (Jeremy Blackman), 12 ans, y participe, plus pour satisfaire l'ego et le compte en banque de son père que pour le plaisir. Un ancien gagnant des années 60, le pathétique Donnie Smith (William H. Macy), vit un amour impossible qui le pousse à se faire poser un appareil dentaire, identique a celui du barman qu'il aime ! Enfin, Jim Kuring (John C. Reilly), un policier consciencieux et dévot, tombe amoureux de Claudia, camée et dépressive, qui semble haïr son père, Jimmy Gator.

Le titre est d'abord le nom d'une avenue de San Fernando Valley, à Los Angeles, mais la fleur épanouie évoque aussi l'éclatement des intrigues, qui tournent autour des mêmes thèmes. Les actions décousues ont en effet un dénominateur commun : le sentiment de regret et de culpabilité qui envahit certains des personnages est révélateur de leurs "mauvaises" actions passées (par opposition, le gentil policier s'est dédié à faire le Bien ...) ; d'abord l'adultère, associé au cancer qui ronge les êtres (Gator et Partridge) puis le manque d'amour (ou le trop d'amour pour Gator) envers ses enfants. Linda, elle aussi, est tourmentée par sa conscience et son passé volage, et Donnie Smith regrette avec nostalgie ses succès télévisuels.
Une analyse sociologique est amorcée mais souvent en surface, rendue archétypale par les efforts moralisateurs du cinéaste, et la satire occasionnelle demeure bien faiblarde, excepté les scènes, parodiques à souhait, présentant un Tom Cruise qui se donne en spectacle devant un auditoire d'hommes frustrés. En réalité, le cinéaste semble vouloir s'essayer à mêler différents registres (et le résultat peut paraître inégal), en alternant provocation et parodie, dépression urbaine (les femmes sont sujettes à des accès de déprime parfois hystériques), moralisme de bon ton (Donnie remet en place l'argent volé à son ex-patron) ou sentimentalisme à l'américaine, qui verserait dans le mélo si les séquences se prolongeaient (le rencontre du policier et de Claudia, ou l'infirmier compatissant, toujours au bord des larmes ...)

Emerge un paradoxe : l'originalité du film doit beaucoup à l'entrelacs d'intrigues et pourtant, dans le même temps, certaines séquences succèdent si rapidement les unes aux autres que l'émotion n'a plus d'espace pour se développer et un sentiment de frustration envahit le spectateur, parfois confronté à un épisode brusquement coupé en plein essor.
En dépit du jeu parfait des acteurs et de la perspective biblique originale amenée dans la dernière partie du film (inconsciemment annoncée par le policier qui déclare "It's raining cats and dogs", "il pleut des cordes" en Français, mais "des chats et des chiens" en anglais) et qui vient, par le chaos qu'elle engendre, remettre un semblant d'ordre dans des vies plutôt misérables, on ne parvient pas à se sentir impliqué : un excès de distance et de vitesse nous en empêche, et il manque à l'ensemble la petite étincelle et la lucidité synthétique d'un Altman.
Il est vrai (et là, le cinéaste s'est imposé un obstacle inutile) que le parallèle avec Shorts Cuts est inévitable, et l'accumulation de points communs est embarrassante : destins entrecroisés, structure entrelacée, variations sur le thème du hasard, les unités de temps et de lieux (Los Angeles), jusqu'à la catastrophe finale (davantage surnaturelle dans Magnolia). Il est aussi vrai que le film d'Altman s'inspire librement des nouvelles d'un grand auteur américain (Raymond Carver) alors que P.T. Anderson déclare :"Magnolia, c'est ma vie. C'est comme si je me retrouvais nu en public.", ce qui rend la comparaison délicate et peu pertinente.
Néanmoins, et malgré des relents puritains et moraux désagréables, ce film possède des qualités indéniables de mise en scène et de montage et la performance des acteurs ne peut que réjouir, surtout lorsqu'un long métrage est aussi long que celui-là.

B.Longre
(février 2001)

Berlin 2000
http://www.filmfestivals.com/berlin_2000/competition/film_magnolia.htm

Le film (site officiel, de nombreuses infos et photos)
http://www.magnoliamovie.com/