L’amour avant que j’oublie
Lyonel Trouillot

Actes Sud, 2007

 

 

L’amour, l’indicible

Poète de langue créole et romancier de langue française, vivant à Haïti, Lyonel Trouillot publie cette année L’amour avant que j’oublie, son cinquième roman à paraître en France, nouvelle réussite au sein d’une œuvre belle et forte qui avance avec toujours plus d’humanisme dans sa quête : l’expression de l’intime dans l’urgence du réel.


C’est l’œuvre d’un poète devenu conteur, plongé dans un monde chaotique et miséreux, son pays, Haïti, dont il a choisi de ne pas s’exiler ; une œuvre d’une grande densité, la densité de la vie haïtienne, avec son foisonnement de personnages, de pensées colorées, de choix dramatiques, d’actes et de sentiments héroïques… Tout cela se traduit, dans L’amour avant que j’oublie comme dans ses romans précédents (citons Rue des pas-perdus, ou Bicentenaire), par une inénarrable multiplicité d’histoires, de sous-histoires, de récits, d’anecdotes emmêlés avec virtuosité face au grand miroir du temps. Violence, misère, insalubrité – le quotidien d’Haïti est décrit sans misérabilisme ni concessions, à partir du destin du narrateur, « l’Écrivain » plus tout jeune, qui, confronté à la délicatesse, à la difficulté du discours amoureux, se penche sur sa propre jeunesse, et sur le legs de ses trois figures tutélaires solitaires : « l’Historien », « l’Étranger », et Raoul.

L’amour avant que j’oublie est un véritable tour de force méta-littéraire, qui ne sacrifie pas pour autant le réel sur l’autel du langagier : respectant la hiérarchie qui place l’amour loin par-delà les mots, Lyonel Trouillot explore avec une intelligence hors norme le rapport entre l’intime et le fictif, entre le désir et la mémoire, par l’entremise de la mythologie personnelle qui définit tout un chacun, et si son héros est un écrivain, c’est un écrivain sans poudre aux yeux, sans botte secrète, sans effets de manche, un écrivain qui s’avère, en matière d’indicible, être un modèle universel, le martyr muet d’un mal magnifique. L’urgence politico-sociale de ses livres antérieurs laissant de plus en plus la place à une urgence existentielle, l’écriture fragmentaire de Lyonel Trouillot gagne ici en sagesse comme en mélancolie, en profondeur réflexive comme en intensité, et malaxe le romanesque, pétri de poésie comme d’oralité, pour en faire la condition inespérée d’un dialogue à valeur morale et esthétique, au sein d’un monde qui ne permet guère l’optimisme.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2007)

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