|
Capter les existences
Au
lycée est un récit d'explorateur comme
il ne s'en publie plus. A travers photos et paroles, le livre explore
une "terra incognita" qui existe dans chacune de nos villes,
derrière de hauts murs et à l'abri de grilles et grillages
qui empêchent d'en observer les habitants. Le peuple des lycées
appartient à un monde à l'écart dont nous n'avons,
le plus souvent, qu'une conscience tronquée, parasitée
d'images fausses qu'on ramasse n'importe où dans la presse,
au moment des grèves ou des faits divers. La vie quotidienne
est ailleurs. Pour la capter, la raconter, il faut inventer une
autre manière d'aller regarder, de prêter attention.
A l'origine du livre, le travail de Temps Machine, un collectif
de cinq photographes, a été réalisé
entre septembre 2006 et mai 2007 au lycée Jean Guehenno de
Fougères, en Bretagne. Le temps compte ici, et à tourner
les pages on prend conscience qu'il a été nécessaire
pour mettre en oeuvre cette volonté d'explorer : travaux
d'approche frontale, recensement appliqué, rencontres à
l'écart des habitudes et conventions, partage de la vie quotidienne
et collecte de paroles qui ne trichent pas. Les récits recueillis
s'efforcent de raconter la vie au lycée, celle des lycéens
comme de ceux qui travaillent et habitent la cité scolaire,
pensionnaires ou enseignants logés sur place. Ces courts
récits sont aussi simples et directs que possible, et mis
en vis-à-vis des portraits, ils résonnent de toutes
les nuances, des milles détails qu'enregistrent les photos,
toutes prises intra muros.
 |
Au
milieu du livre est reproduite une correspondance entre Benjamin,
seize ans, en Première L., spécialité
arts plastiques et Olivier, 37 ans, qui "partage
sa vie avec une femme depuis 2003, enseigne les lettres dans
un lycée public." Benjamin demande : "Qui
a décidé qu'après 25 ans on n'avait plus
le droit d'incendier des voitures ?" Olivier prend
le temps de répondre, de raconter son existence d'enseignant
et dans ses mots remonte toute la difficulté de son
métier : "... je retrouve la foule bruyante
de mes collègues qui se racontent leurs vacances et
qui semblent pour la plupart contents ou bien indifférents
au fait de repasser le joug (n’est-ce pas cela être
adulte ?)."
|
Au
lycée n'est donc pas seulement un recueil de
portraits puisqu'il réussit le tour de force d'approcher,
puis de raconter aussi les vies qu'il veut montrer. Il suffit d'une
image – pensionnaire en chaussettes assise sur son lit, les
mains jointes entre les cuisses, le mur derrière elle tapissé
d'affiches – et de ce texte qui raconte à la première
personne : "Depuis la rentrée, je partage ma chambre
avec Peggy et Julie. Au début on était chambre 108,
et quand Peggy est arrivée, elle avait du mal à s'adapter
à l'internat, alors on a changé de chambre toutes
les deux, on est allées dans la chambre d'en face."
On se dit que c'est possible, qu'il suffit alors de quelques phrases
et d'une image pour raconter une vie, et c'est plus d'une centaine
d'existences dont le livre rend compte. Travail de captation, portraits
sensibles capables de cerner ces années capitales où
la vie va se nouer, vite, c'est aussi de la littérature.
Parce que la photo a encore ce pouvoir, quand elle fait face aux
mots prononcés, de restituer parfois quelques fragments d'une
existence humaine.
Tieri
Briet
(janvier 2008)
D’abord
scénariste et artiste plasticien, passionné de photographie,
Tieri Briet a créé
les
Editions Où sont les enfants ? et a publié
Primitifs en position d’entraver, recueil de textes
courts aux Editions de l’Amourier.

http://www.tempsmachine.com/
http://www.oeil-electrique.org/
Livres
- arts
|