La 4e note
Gallimard, 2001

 

 L'Ange de Rome

Le dernier castrat européen, Alessandro Moreschi, mourut dans l'anonymat en 1922, après avoir connu le succès dans les salons mondains et les grandes églises, notamment à la chapelle Sixtine, dont il fut l'un des piliers vocaux.
Dernier avatar d'une longue lignée qui nous paraît depuis longtemps disparue (officiellement la castration fut abolie au sein de l'Eglise catholique au début du XIXe siècle, mais le fonctionnement des choeurs du Vatican continua à l'exiger pendant une centaine d'années encore), celui que l'on surnomma « l'Ange de Rome » vécut à une époque charnière entre la tradition héritée du chant baroque et la modernité technique : il put enregistrer sa voix sur des « cylindres », qui ont même été récemment transcrits sur CD.

De cette conjonction entre passé et présent, Luc Leruth a tiré un récit à la fois didactique et romanesque : 22 chapitres correspondant à 22 cylindres enregistrés entre le 10 juin et le 10 juillet 1914 (fin d'une époque, début des bouleversements du XXe siècle), et sur lesquels Moreschi livre souvenirs et réflexions, des mémoires vocaux. L'idée est bonne : on s'intéresse aux souffrances et aux joies du castrat, à son histoire d'amour (ratée forcément), à ses va-et-vient entre amitiés et jalousies... Le tout rapporté à la première personne, dans un vagabondage sonore qui n'exclut pas la méditation sur la comparaison entre chant et écriture : « Je devais sans cesse revoir le plan parce que le texte lui-même, au fur et à mesure que je l'écrivais, m'emportait dans une autre direction. Le chanteur ne subit pas ce phénomène. En entamant un chant, il s'engage dans un chemin qui le conduit. Le chant prend possession de lui. »

Le roman est là, donc, avec ce qu'il faut de péripéties, narrant de l'intérieur les moments forts d'une destinée originale. L'agrément de la lecture se double d'une sorte de satisfaction : celle d'acquérir des connaissances historiques (l'histoire des castrats), physiologiques (les subtilités de l'opération), techniques (l'enregistrement sur cylindres)... Bref, tout cela se lit avec plaisir, et la littérature musicale s'en porte bien.

Jean-Pierre Longre
(novembre 2001)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 


http://www.gallimard.fr/

La castration et les castrats
http://catalogue.ircam.fr/articles/textes/Depalle95a/
http://indigo.ie/~transgen/castion.htm

La voix chantée
http://www.quid.fr/web.php?web=/WEB/MUSIQUE/Q011180.HTM#N17
http://www.lpl.univ-aix.fr/lpl/personnel/scotto/articles/voixchantee.htm