Lucky girls
de Nell Freudenberger

traduit de l’anglais par Clément Baude
Quai Voltaire, la Table Ronde, 2008

 

 

D'un non-dit à l'autre

Un charme désuet se dégage de ce recueil de nouvelles – des ambiances feutrées, intimes et familiales pour la plupart, où les choses ne se disent qu’à demi-mot, ou alors de façon très prudente, circonspecte ; des milieux petits bourgeois que les événements extérieurs semblent peu affecter au premier abord, que les personnages se trouvent aux Etats-Unis, en Inde, en Thaïlande ou encore au Vietnam ; ces derniers donnent le plus souvent l’impression de vivre repliés sur eux-mêmes, une intériorité admirablement retranscrite par la prose subtile de Nell Freudenberger (et de son traducteur), jeune auteure new-yorkaise dont c’est ici le premier ouvrage à paraître en français.

Une intériorité toutefois tournée vers l’extérieur, chaque nouvelle évoquant des existences partagées entre les Etats-Unis et l’Asie. Partagées ou tiraillées, comme dans la nouvelle éponyme, qui dépeint les hésitations d’une jeune peintre installée en Inde afin de pouvoir rester près d’Arun, son amant, un homme marié. Quand Arun meurt subitement, auprès de son épouse et de ses enfants, la jeune femme ne peut se résoudre à repartir aux Etats-Unis. Plus rien ne devrait la retenir dans ces lieux, même si elle s’est attachée à l’existence un peu bohème qu’elle y mène depuis cinq ans. C’est sans compter sur la mère d’Arun, bourgeoise autoritaire, qui s’immisce dans sa vie, tâchant de la convaincre (de manière assez retorse, il faut le dire) qu’elle ne peut demeurer éternellement en Inde. Tout semble se liguer contre la narratrice, et la présence de cette femme qui n’a aucun droit sur elle, hormis ceux qu’elle s’arroge, rend l’atmosphère particulièrement oppressante. Lucky Girls relate alors l’affrontement subtil de deux volontés, autour d’un seul homme aimé, définitivement absent, dont il ne reste plus rien, hormis une présence impalpable, ravivée par quelques souvenirs.

On retrouve des tensions de même nature dans L’orphelin, où une famille américaine semble se déliter sous nos yeux, à mesure que le récit progresse ; un récit qui dévoile les dysfonctionnements d’un couple mais aussi les failles qui ne cessent de s'élargir entre parents et enfants. Tout semble en effet se craqueler autour d’Alice ; Jeff, son époux, l’a quittée six mois plus tôt mais ils n’en ont encore rien dit à leurs enfants, pourtant jeunes adultes. Pour ne rien arranger, sa fille, partie pour Bangkok, lui apprend (pour ensuite se rétracter et prétendre avoir exagéré les faits) que son petit ami thaïlandais l’aurait battue et violée. Quelques mois plus tard, alors qu’Alice et Jeff partent ensemble en Thaïlande rejoindre leur fille et leurs fils pour un court séjour, ils ont l’intention de leur parler du divorce à venir, mais c’est tout autre chose qui semble tenir le devant de la scène – en particulier le jour où ils font la connaissance du petit ami en question…

Les relations parents-enfants, développées de manière tout aussi complexe et ambivalente, prédominent dans d’autres récits ; ainsi, dans Lettre du dernier bastion, une longue missive rédigée par une jeune fille, sorte de mise au point adressée à l’université où ses parents voudraient l’envoyer et où travaille un écrivain, Henry Mark, avec lequel elle correspond depuis quelque temps ; la jeune fille mêle les données biographiques que lui a révélées Henry, des extraits de ses romans et des anecdotes sur sa propre vie : un récit qui s'intéresse à la création littéraire (comment elle emprunte en majeure partie au réel et au vécu de l’écrivain), mais qui met aussi l’accent sur les parallèles que l'on peut établir entre deux générations, entre ceux qui ont déjà vécu et ceux qui se tiennent sur le seuil de leur existence adulte. Un sentiment similaire imprègne Le professeur particulier, où Zubin, qui rêvait d’être poète, est engagé par un Américain pour donner des cours à sa fille adolescente, Julia. L’occasion pour le jeune Indien revenu à Bombay de se remémorer ses débuts aux Etats-Unis, où il fut étudiant – une époque dont il garde quelques bons souvenirs, alors que le mal du pays l’accablait... mais comme le dit le narrateur : « Il en va du mal du pays comme de toutes les maladies : on en garde toujours un souvenir déformé. On sait qu’on a eu la grippe, et qu’on en a souffert, mais impossible de se rappeler les symptômes eux-mêmes. ». Et tandis que lui repense à la fille qui l’a « déniaisé » quelques années plus tôt, Julia, sa jeune élève, rêve de se faire dépuceler…

Tout en étant ancrés dans le présent, la plupart des récits semblent évoluer dans un cadre hors du temps, légèrement flou, ou dans un temps révolu dont on ne peut s’extraire – à l’image des vieilleries entassées dans la remise des parents de la narratrice dans Devant la porte orientale, revenue en Inde, rendre visite à son père qui souffre, justement, de la maladie de la mémoire, l’Alzheimer - l'occasion de revenir sur d'autres souvenirs. Dans cet ensemble relativement harmonieux d’un point de vue thématique, l’auteure plante des atmosphères intimistes où les non-dits pullulent mais restent ce qu’ils sont : des mots qu’on ne dit pas, des pensées à demi voilées, vite noyées sous des souvenirs ou d’autres pensées, des interrogations qui souvent restent en suspens, en particulier chez les jeunes filles décrites, les "lucky girls" en question : petites filles riches ou du moins nées dans des milieux aisées, qui ne sont pas nécessairement des "veinardes" quand il s'agit du reste – plus désenchantées que chanceuses, en tout cas. Au-delà de ces récurrences, l'auteure explore finement les rapports que les Américains, réputés imperturbables, entretiennent avec l'étranger, l'inconnu et l'exotique ; aussi, quand le père de Julia, dans Le professeur particulier, explique à Zubin que l'Inde est un pays "merveilleux" et qu'il ne doit pas regretter d’avoir quitter les Etats-Unis pour y revenir, le jeune homme ne peut s'empêcher de penser : « Facile, quand on était le père de Julia. Il avait choisi l'Inde parce qu'il se rappelait avoir vu des cadavres flotter sur un fleuve et trouvé cela "merveilleux". C'était ça, être Américain. Les Américains peuvent faire le tour du monde et rester des Américains, mener exactement la même vie qu'en Amérique sans que personne ne se demande qui ils sont, ni pourquoi ils agissent de telle ou telle manière. » Une dénonciation en demi-teinte, qui rappelle entre autres le regard (certes plus acéré) que Tom Bissell portait sur ses compatriotes.

Blandine Longre
(mai 2008)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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