D'un
non-dit à l'autre
Un charme
désuet se dégage de ce recueil de nouvelles –
des ambiances feutrées, intimes et familiales pour la plupart,
où les choses ne se disent qu’à demi-mot,
ou alors de façon très prudente, circonspecte ;
des milieux petits bourgeois que les événements
extérieurs semblent peu affecter au premier abord, que
les personnages se trouvent aux Etats-Unis, en Inde, en Thaïlande
ou encore au Vietnam ; ces derniers donnent le plus souvent l’impression
de vivre repliés sur eux-mêmes, une intériorité
admirablement retranscrite par la prose subtile de Nell Freudenberger
(et de son traducteur), jeune auteure new-yorkaise dont c’est
ici le premier ouvrage à paraître en français.
Une intériorité
toutefois tournée vers l’extérieur, chaque
nouvelle évoquant des existences partagées entre
les Etats-Unis et l’Asie. Partagées ou tiraillées,
comme dans la nouvelle éponyme, qui dépeint les
hésitations d’une jeune peintre installée
en Inde afin de pouvoir rester près d’Arun, son amant,
un homme marié. Quand Arun meurt subitement, auprès
de son épouse et de ses enfants, la jeune femme ne peut
se résoudre à repartir aux Etats-Unis. Plus rien
ne devrait la retenir dans ces lieux, même si elle s’est
attachée à l’existence un peu bohème
qu’elle y mène depuis cinq ans. C’est sans
compter sur la mère d’Arun, bourgeoise autoritaire,
qui s’immisce dans sa vie, tâchant de la convaincre
(de manière assez retorse, il faut le dire) qu’elle
ne peut demeurer éternellement en Inde. Tout semble se
liguer contre la narratrice, et la présence de cette femme
qui n’a aucun droit sur elle, hormis ceux qu’elle
s’arroge, rend l’atmosphère particulièrement
oppressante. Lucky Girls relate alors
l’affrontement subtil de deux volontés, autour d’un
seul homme aimé, définitivement absent, dont il
ne reste plus rien, hormis une présence impalpable, ravivée
par quelques souvenirs.
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On
retrouve des tensions de même nature dans L’orphelin,
où une famille américaine semble se déliter
sous nos yeux, à mesure que le récit progresse
; un récit qui dévoile les dysfonctionnements
d’un couple mais aussi les failles qui ne cessent de
s'élargir entre parents et enfants. Tout semble en
effet se craqueler autour d’Alice ; Jeff, son époux,
l’a quittée six mois plus tôt mais ils
n’en ont encore rien dit à leurs enfants, pourtant
jeunes adultes. Pour ne rien arranger, sa fille, partie pour
Bangkok, lui apprend (pour ensuite se rétracter et
prétendre avoir exagéré les faits) que
son petit ami thaïlandais l’aurait battue et violée.
Quelques mois plus tard, alors qu’Alice et Jeff partent
ensemble en Thaïlande rejoindre leur fille et leurs fils
pour un court séjour, ils ont l’intention de
leur parler du divorce à venir, mais c’est tout
autre chose qui semble tenir le devant de la scène
– en particulier le jour où ils font la connaissance
du petit ami en question… |
Les relations
parents-enfants, développées de manière tout
aussi complexe et ambivalente, prédominent dans d’autres
récits ; ainsi, dans Lettre du dernier bastion,
une longue missive rédigée par une jeune fille,
sorte de mise au point adressée à l’université
où ses parents voudraient l’envoyer et où
travaille un écrivain, Henry Mark, avec lequel elle correspond
depuis quelque temps ; la jeune fille mêle les données
biographiques que lui a révélées Henry, des
extraits de ses romans et des anecdotes sur sa propre vie : un
récit qui s'intéresse à la création
littéraire (comment elle emprunte en majeure partie au
réel et au vécu de l’écrivain), mais
qui met aussi l’accent sur les parallèles que l'on
peut établir entre deux générations, entre
ceux qui ont déjà vécu et ceux qui se tiennent
sur le seuil de leur existence adulte. Un sentiment similaire
imprègne Le professeur particulier,
où Zubin, qui rêvait d’être poète,
est engagé par un Américain pour donner des cours
à sa fille adolescente, Julia. L’occasion pour le
jeune Indien revenu à Bombay de se remémorer ses
débuts aux Etats-Unis, où il fut étudiant
– une époque dont il garde quelques bons souvenirs,
alors que le mal du pays l’accablait... mais comme le dit
le narrateur : « Il en va du mal du pays comme de toutes
les maladies : on en garde toujours un souvenir déformé.
On sait qu’on a eu la grippe, et qu’on en a souffert,
mais impossible de se rappeler les symptômes eux-mêmes.
». Et tandis que lui repense à la fille qui
l’a « déniaisé » quelques années
plus tôt, Julia, sa jeune élève, rêve
de se faire dépuceler…
Tout en étant
ancrés dans le présent, la plupart des récits
semblent évoluer dans un cadre hors du temps, légèrement
flou, ou dans un temps révolu dont on ne peut s’extraire
– à l’image des vieilleries entassées
dans la remise des parents de la narratrice dans Devant
la porte orientale, revenue en Inde, rendre visite
à son père qui souffre, justement, de la maladie
de la mémoire, l’Alzheimer - l'occasion de revenir
sur d'autres souvenirs. Dans cet ensemble relativement harmonieux
d’un point de vue thématique, l’auteure plante
des atmosphères intimistes où les non-dits pullulent
mais restent ce qu’ils sont : des mots qu’on ne dit
pas, des pensées à demi voilées, vite noyées
sous des souvenirs ou d’autres pensées, des interrogations
qui souvent restent en suspens, en particulier chez les jeunes
filles décrites, les "lucky girls" en question
: petites filles riches ou du moins nées dans des milieux
aisées, qui ne sont pas nécessairement des "veinardes"
quand il s'agit du reste – plus désenchantées
que chanceuses, en tout cas. Au-delà de ces récurrences,
l'auteure explore finement les rapports que les Américains,
réputés imperturbables, entretiennent avec l'étranger,
l'inconnu et l'exotique ; aussi, quand le père de Julia,
dans Le professeur particulier, explique
à Zubin que l'Inde est un pays "merveilleux"
et qu'il ne doit pas regretter d’avoir quitter les Etats-Unis
pour y revenir, le jeune homme ne peut s'empêcher de penser
: « Facile, quand on était le père de
Julia. Il avait choisi l'Inde parce qu'il se rappelait avoir vu
des cadavres flotter sur un fleuve et trouvé cela "merveilleux".
C'était ça, être Américain. Les Américains
peuvent faire le tour du monde et rester des Américains,
mener exactement la même vie qu'en Amérique sans
que personne ne se demande qui ils sont, ni pourquoi ils agissent
de telle ou telle manière. » Une dénonciation
en demi-teinte, qui rappelle entre autres le regard (certes plus
acéré) que Tom Bissell
portait sur ses compatriotes.