L'Homme interdit
Editions Zoe, 2005

 

La duplicité de la parole

L’homme interdit mérite notre admiration, tant pour l’efficacité narrative dont l’auteure fait montre (elle signe là son premier roman) que pour son habileté à mettre en écriture les angoisses, les défaillances et la crise intime d’un homme, seul face à un psychothérapeute immobile et muet. Le narrateur-patient est en proie à des soucis sans précédent et à d’innombrables interrogations (pourtant davantage d’ordre pratique qu’émotionnel) depuis que son épouse a subitement disparu, alors qu’il était en voyage à Londres, pour affaires – un gros contrat préparé depuis plus de trois ans mais qu’il parvient néanmoins à faire signer avant de quitter Londres et de revenir chez lui en urgence, à la demande de la police. Cette dernière a beau enquêter, il semble que l’épouse, Rachele, s’est littéralement envolée, sans même se soucier de leurs trois enfants, qui se sont réfugiés chez une voisine du couple.

Hormis le harcèlement subi aux mains d’un inspecteur qu’il qualifie de « dingue » et de «sadique » — plus prompt à le considérer comme assassin potentiel que comme victime – le narrateur se retrouve, bien malgré lui, dans une position de père de famille, rôle qu’il n’a apparemment jamais eu à assumer par le passé, et son désarroi est traité ici avec une belle ironie : une inversion des genres qui permet à l’auteure de s’amuser sobrement aux dépens de sa création – un homme presque indifférent à ses propres enfants, voire à sa femme, et qui jamais ne parle d’amour ni d’affection, encore moins de perte ou de manque. Son travail est le centre de toute chose, mais il ne conçoit pas, par exemple, que ceci puisse aussi être le cas de sa belle-mère : « cette créature personnifie l’égoïsme » confie-t-il au docteur, et d’ajouter, sans comprendre son propre aveuglement : « Exerçant la profession de physiothérapeute, elle se croit investie d’une mission extraordinaire. Son métier l’accapare tout entière. »

Le narrateur perd pied et chaque matin, il raconte cette lente noyade au docteur, comment sa vie est devenue un long cauchemar : temporairement suspendu par son entreprise, épuisé par des tâches ménagères ingrates, confronté à la gestion de l’éducation de ses enfants… – des enfants dont le portrait demeure flou, créatures asexuées, sans nom et sans visage, bref des anonymes, qui représentent davantage pour lui une charge de travail et des soucis matérialistes plutôt que des êtres pour lesquels il éprouverait quelque affection… Il résume sa situation en ces termes : «cette femme volatilisée, ces enfants pesants, cet avenir sans contour.» Crise dépressive passagère à mettre sur le compte des circonstances, ou incapacité permanente à vivre avec les autres, la disparition de sa femme agissant comme un révélateur soudain mais nécessaire ?

Le long monologue glaçant de cet homme dont la vie confortable a basculé est étalé sur plusieurs séances, face à un personnage immatériel dont le mutisme l’irrite un peu plus chaque jour et contraste avec sa logorrhée fébrile mais pourtant maîtrisée. Et le détachement du docteur se confond peu à peu avec celui du lecteur, qui tente d’endosser ce rôle d’observateur, analysant les propos dans l’ensemble courtois du narrateur, tentant de déceler les contractions internes de son discours, de démêler la vérité de la fiction, de lire entre les lignes les signes obscurs d’une éventuelle folie ou d’une aliénation sociale pathologique – sans toutefois y parvenir.

La vérité, si tant est qu’il y en ait une, fait peu à peu surface, mais le point de vue, unique, et dont il faut se contenter, est naturellement faussé, et doit se lire en trompe l’œil, car nul ne peut savoir si le patient (qui se rend volontairement à ces séances) ne malmène pas son interlocuteur en dévoilant uniquement ce qu’il choisit de mettre en relief, sélectionnant consciemment certaines de ses pensées, certains pans de son histoire ; le lecteur lui non plus ne peut empêcher la manipulation de suivre son cours (subtilement intégrée au fragile édifice narratif) tout en tentant d’effacer de son esprit les incohérences affectives du narrateur et ses failles, se raccrochant à l’idée qu’il n’est qu’une victime innocente – alors que son sentiment de culpabilité (légitime ou non) se lit dès les premières pages : « les événements qui se sont enchaînés (…) ont imprimé en moi cette sensation si lourde, dont aujourd’hui encore je peine à me défaire, d’être, quelque part, peut-être, une sorte d’assassin. »

Comme dans Symbiose, terrifiant roman d'Israel Hameri, dans La Moustache d’Emmanuel Carrère ou bien dans The Kindest Use a Knife de Vanessa Jones (qui n’a malheureusement pas encore été traduit en français), nous est offerte ici une parole équivoque, non fiable et subjective (la nature essentielle de toute fiction, en définitive — processus qui s’apparente aussi à la fiction individuelle que chacun se crée malgré soi), qui met en péril notre neutralité de simple témoin. Ce roman brillant érige une atmosphère oppressante et ambiguë, mais toujours contenue — à l’image du narrateur — à laquelle on ne peut échapper (contrairement au thérapeute, peut-être), tant l’auteure parvient à nous inclure dans le récit, nous défiant, implicitement, de reconstituer une vérité qui, là encore, semble vouée à demeurer défaillante…

Blandine Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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