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La duplicité de la parole
L’homme
interdit mérite notre admiration, tant pour
l’efficacité narrative dont l’auteure fait montre
(elle signe là son premier roman) que pour son habileté
à mettre en écriture les angoisses, les défaillances
et la crise intime d’un homme, seul face à un psychothérapeute
immobile et muet. Le narrateur-patient est en proie à des
soucis sans précédent et à d’innombrables
interrogations (pourtant davantage d’ordre pratique qu’émotionnel)
depuis que son épouse a subitement disparu, alors qu’il
était en voyage à Londres, pour affaires – un
gros contrat préparé depuis plus de trois ans mais
qu’il parvient néanmoins à faire signer avant
de quitter Londres et de revenir chez lui en urgence, à la
demande de la police. Cette dernière a beau enquêter,
il semble que l’épouse, Rachele, s’est littéralement
envolée, sans même se soucier de leurs trois enfants,
qui se sont réfugiés chez une voisine du couple.
Hormis le harcèlement
subi aux mains d’un inspecteur qu’il qualifie de «
dingue » et de «sadique » —
plus prompt à le considérer comme assassin potentiel
que comme victime – le narrateur se retrouve, bien malgré
lui, dans une position de père de famille, rôle qu’il
n’a apparemment jamais eu à assumer par le passé,
et son désarroi est traité ici avec une belle ironie
: une inversion des genres qui permet à l’auteure de
s’amuser sobrement aux dépens de sa création
– un homme presque indifférent à ses propres
enfants, voire à sa femme, et qui jamais ne parle d’amour
ni d’affection, encore moins de perte ou de manque. Son travail
est le centre de toute chose, mais il ne conçoit pas, par
exemple, que ceci puisse aussi être le cas de sa belle-mère
: « cette créature personnifie l’égoïsme
» confie-t-il au docteur, et d’ajouter, sans comprendre
son propre aveuglement : « Exerçant la profession
de physiothérapeute, elle se croit investie d’une mission
extraordinaire. Son métier l’accapare tout entière.
»
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Le
narrateur perd pied et chaque matin, il raconte cette lente
noyade au docteur, comment sa vie est devenue un long cauchemar
: temporairement suspendu par son entreprise, épuisé
par des tâches ménagères ingrates, confronté
à la gestion de l’éducation de ses enfants…
– des enfants dont le portrait demeure flou, créatures
asexuées, sans nom et sans visage, bref des anonymes,
qui représentent davantage pour lui une charge de travail
et des soucis matérialistes plutôt que des êtres
pour lesquels il éprouverait quelque affection…
Il résume sa situation en ces termes : «cette
femme volatilisée, ces enfants pesants, cet avenir
sans contour.» Crise dépressive passagère
à mettre sur le compte des circonstances, ou incapacité
permanente à vivre avec les autres, la disparition
de sa femme agissant comme un révélateur soudain
mais nécessaire ? |
Le long monologue
glaçant de cet homme dont la vie confortable a basculé
est étalé sur plusieurs séances, face à
un personnage immatériel dont le mutisme l’irrite un
peu plus chaque jour et contraste avec sa logorrhée fébrile
mais pourtant maîtrisée. Et le détachement du
docteur se confond peu à peu avec celui du lecteur, qui tente
d’endosser ce rôle d’observateur, analysant les
propos dans l’ensemble courtois du narrateur, tentant de déceler
les contractions internes de son discours, de démêler
la vérité de la fiction, de lire entre les lignes
les signes obscurs d’une éventuelle folie ou d’une
aliénation sociale pathologique – sans toutefois y
parvenir.
La vérité,
si tant est qu’il y en ait une, fait peu à peu surface,
mais le point de vue, unique, et dont il faut se contenter, est
naturellement faussé, et doit se lire en trompe l’œil,
car nul ne peut savoir si le patient (qui se rend volontairement
à ces séances) ne malmène pas son interlocuteur
en dévoilant uniquement ce qu’il choisit de mettre
en relief, sélectionnant consciemment certaines de ses pensées,
certains pans de son histoire ; le lecteur lui non plus ne peut
empêcher la manipulation de suivre son cours (subtilement
intégrée au fragile édifice narratif) tout
en tentant d’effacer de son esprit les incohérences
affectives du narrateur et ses failles, se raccrochant à
l’idée qu’il n’est qu’une victime
innocente – alors que son sentiment de culpabilité
(légitime ou non) se lit dès les premières
pages : « les événements qui se sont enchaînés
(…) ont imprimé en moi cette sensation si lourde, dont
aujourd’hui encore je peine à me défaire, d’être,
quelque part, peut-être, une sorte d’assassin. »
Comme dans Symbiose, terrifiant roman
d'Israel Hameri, dans La Moustache
d’Emmanuel Carrère ou bien dans The
Kindest Use a Knife de Vanessa
Jones (qui n’a malheureusement pas encore été
traduit en français), nous est offerte ici une parole équivoque,
non fiable et subjective (la nature essentielle de toute fiction,
en définitive — processus qui s’apparente aussi
à la fiction individuelle que chacun se crée malgré
soi), qui met en péril notre neutralité de simple
témoin. Ce roman brillant érige une atmosphère
oppressante et ambiguë, mais toujours contenue — à
l’image du narrateur — à laquelle on ne peut
échapper (contrairement au thérapeute, peut-être),
tant l’auteure parvient à nous inclure dans le récit,
nous défiant, implicitement, de reconstituer une vérité
qui, là encore, semble vouée à demeurer défaillante…
Blandine
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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