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Méfions-nous des écrivains !
Publié
en 1903, La fausse Esther offre de savoureux
instants de lecture, Pierre Louÿs s’étant amusé
à réinventer un personnage balzacien, Esther Gobseck,
nièce de l’usurier du même nom, héroïne
de La Torpille (une partie de Splendeurs
et misères des courtisanes – 1838) ou
plutôt, à imaginer une jeune femme portant le même
nom, non plus prostituée ou danseuse à l’opéra,
mais philosophe hollandaise, son antithèse…
Cette belle supercherie littéraire, habilement construite
et non exempte d’ironie, débute par la découverte
chez un bouquiniste d’un fragment du journal intime de la
« vraie » Esther (entendez la philosophe) : le narrateur,
d’abord intrigué par les références au
philosophe Fichte, en fait l’achat. Après avoir lu
ce manuscrit, il met néanmoins en doute les supposées
compétences philosophiques d’Esther, parlant avec amusement
de sa « lente cérébralité »
et de sa très ennuyeuse existence, qu’elle a pourtant
pris soin de scrupuleusement relater dans son journal… Mais
les dernières pages du journal éveillent sa curiosité
par leur aspect «extraordinaire » et le narrateur
nous invite à les découvrir à notre tour. On
y trouve en effet le récit (maladroit et ingénu à
souhait !) d’une emprise très particulière et
l’on y voit Honoré de Balzac en créateur tyrannique,
préférant voir sa fiction envahir la réalité
plutôt que de perdre un personnage ; il faut dire que la jeune
philosophe a découvert qu’un romancier français
(dont elle n’a jamais entendu parler) a donné à
l’une de ses héroïnes, « une fille perdue
», son propre nom. Esther part donc pour Paris dans l’intention
de laver son honneur… Mais Balzac, quand elle le rencontre
enfin, retourne la situation et resserre peu à peu son étau,
menant Esther à une schizophrénie prévisible
– et Louÿs d’en faire un vulgaire pantin, soumis
et tourmenté, aux mains d'un Balzac caricatural.
La superbe machination de Pierre Louÿs se double ainsi de celle
d’un autre auteur, procédé favorisant le développement
d’une mise en abyme réjouissante, vertigineuse, prompte
à développer la paranoïa de tout lecteur malléable…
L’écrivain, que l'on connaît entre autres pour
La femme et le pantin ou pour Les
Chansons de Bilitis (recueil avec lequel il trompait
déjà son lectorat, en faisant croire qu'il s'était
contenté de traduire du grec ces - faux - poèmes antiques...)
fait preuve ici d’un esprit avant-gardiste peu commun : au-delà
du conte lui-même, il examine avec lucidité les rapports
complexes entre fiction et réel, entre un auteur et ses personnages
(plus proche de nous dans le temps, on se souviendra des démêlées
de Georges Picard avec certains
de ses personnages).
Manipulateurs, les auteurs ? Ce bref conte cruel en donne en tout
cas un manifeste aperçu.
B.
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
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La
fausse Esther a
été publié dans la collection «
les contes singuliers », qui comprend aussi Le
vieil homme qui disait pourquoi du poète
E.E. Cummings et Les Grenouilles
de Cyriël Buysse. Ces beaux ouvrages au format carré,
soigneusement reliés et imprimés sur un papier
qui rappelle les carnets, livres objets que l’on n’a
pas envie de ranger sur une étagère, méritent
notre attention.
Editions
Finitude
45, rue Marcelin Jourdan
33200 Bordeaux
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Une
volupté nouvelle et autres contes
de Pierre Louÿs
L’Arbre
vengeur, 2008
se
procurer l'ouvrage
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Finitude-.html
http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/notices/gobseck.htm
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