La fausse Esther
Collection « les contes singuliers » Editions Finitude, 2004

 

 


Méfions-nous des écrivains !

Publié en 1903, La fausse Esther offre de savoureux instants de lecture, Pierre Louÿs s’étant amusé à réinventer un personnage balzacien, Esther Gobseck, nièce de l’usurier du même nom, héroïne de La Torpille (une partie de Splendeurs et misères des courtisanes – 1838) ou plutôt, à imaginer une jeune femme portant le même nom, non plus prostituée ou danseuse à l’opéra, mais philosophe hollandaise, son antithèse…
Cette belle supercherie littéraire, habilement construite et non exempte d’ironie, débute par la découverte chez un bouquiniste d’un fragment du journal intime de la « vraie » Esther (entendez la philosophe) : le narrateur, d’abord intrigué par les références au philosophe Fichte, en fait l’achat. Après avoir lu ce manuscrit, il met néanmoins en doute les supposées compétences philosophiques d’Esther, parlant avec amusement de sa « lente cérébralité » et de sa très ennuyeuse existence, qu’elle a pourtant pris soin de scrupuleusement relater dans son journal… Mais les dernières pages du journal éveillent sa curiosité par leur aspect «extraordinaire » et le narrateur nous invite à les découvrir à notre tour. On y trouve en effet le récit (maladroit et ingénu à souhait !) d’une emprise très particulière et l’on y voit Honoré de Balzac en créateur tyrannique, préférant voir sa fiction envahir la réalité plutôt que de perdre un personnage ; il faut dire que la jeune philosophe a découvert qu’un romancier français (dont elle n’a jamais entendu parler) a donné à l’une de ses héroïnes, « une fille perdue », son propre nom. Esther part donc pour Paris dans l’intention de laver son honneur… Mais Balzac, quand elle le rencontre enfin, retourne la situation et resserre peu à peu son étau, menant Esther à une schizophrénie prévisible – et Louÿs d’en faire un vulgaire pantin, soumis et tourmenté, aux mains d'un Balzac caricatural.
La superbe machination de Pierre Louÿs se double ainsi de celle d’un autre auteur, procédé favorisant le développement d’une mise en abyme réjouissante, vertigineuse, prompte à développer la paranoïa de tout lecteur malléable… L’écrivain, que l'on connaît entre autres pour La femme et le pantin ou pour Les Chansons de Bilitis (recueil avec lequel il trompait déjà son lectorat, en faisant croire qu'il s'était contenté de traduire du grec ces - faux - poèmes antiques...) fait preuve ici d’un esprit avant-gardiste peu commun : au-delà du conte lui-même, il examine avec lucidité les rapports complexes entre fiction et réel, entre un auteur et ses personnages (plus proche de nous dans le temps, on se souviendra des démêlées de Georges Picard avec certains de ses personnages).
Manipulateurs, les auteurs ? Ce bref conte cruel en donne en tout cas un manifeste aperçu.

B. Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

La fausse Esther a été publié dans la collection « les contes singuliers », qui comprend aussi Le vieil homme qui disait pourquoi du poète E.E. Cummings et Les Grenouilles de Cyriël Buysse. Ces beaux ouvrages au format carré, soigneusement reliés et imprimés sur un papier qui rappelle les carnets, livres objets que l’on n’a pas envie de ranger sur une étagère, méritent notre attention.

Editions Finitude
45, rue Marcelin Jourdan
33200 Bordeaux


Une volupté nouvelle et autres contes
de Pierre Louÿs
L’Arbre vengeur, 2008

se procurer l'ouvrage
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Finitude-.html

http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/notices/gobseck.htm