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Lupus
est homo homini
Après
l’éléphant,
un animal autrement plus ambivalent a été retenu par
les éditions Sarbacane pour ce deuxième album grand
format, qui réunit une trentaine d’illustrateurs, et
dont le fil conducteur est une nouvelle fois offert par François
David et ses poèmes – en regard de chacune des créations
graphiques. Un bel éventail, donc, qui permet à la
fois de (re)découvrir des artistes et d’observer le
loup à travers le prisme d’univers imaginaires forcément
très hétérogènes ; un animal qui n’a
jamais cessé d’inspirer pléthore d’auteurs
– comme en témoigne, parmi tant d’autres, les
pièces de Joël Pommerat
et de Jean-Claude Grimberg ou un bel album paru récemment
au Rouergue, Dans la gueule du loup de
Fabian Negrin, un Petit Chaperon Rouge écrit du
point de vue du loup…
François
David donne lui aussi la parole au loup, dans le poème qui
fait face à la création d’Isabelle
Simon : « On me nomme le loup solitaire / on s’imagine
que je me terre / par dégoût de mes congénères…
» ; ou face au dessin de Rémi Malingrëy :
« l’on en sort de salées sur mon compte /
alors que / pas du tout… », réinterprétant
avec humour le conte du Chaperon. Mais le loup carnassier
peut prendre aussi des allures humaines, quand il est question de
«délocalisation », de « globalisation »,
de « consortium » ou de « CAC 40 » dans
la belle illustration de Beb-Deum
qui a été choisie pour la première de couverture,
où un jeune loup aux dents que l’on devine longues,
costard-cravaté, semble régner en maître sur
les moutons qui l’entourent et qu’il ne va tarder à
dépouiller de leur capital sang. Les mêmes idées
traversent le travail pointilliste de Baldo, dans lequel les loups
(arborant l’inévitable cravate dominatrice) sont opposés
aux moutons prolétaires ; l’analogie est encore plus
explicite dans le dessin de Marjorie Pourchet, où l’on
voit un homme et un loup assis dos à dos au sommet d’une
butte, et dont les ombres respectives sont irrévocablement
mêlées et semblables :
« … peut-être
Que le double du loup
Double le loup en cruauté
loup deux fois loup »…
En revanche,
le loup de Toriko Kino a inspiré plus de douceur au poète
– « Et si le loup rêvait à la chair
tendre des fruits aux feuilles veloutés / frugivore plus
que carnassier… » — tout comme celui de Benjamin
Chaud, un « tout p’tit » animal inoffensif
perdu dans un décor bucolique, face au regard avide d’un
oiseau disproportionné.
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Mais
d’autres illustrations, plus obscures ou terrifiantes,
préfèrent mettre en scène nos cauchemars,
proposant d’une certaine façon de les regarder
en face pour mieux les exorciser ; il y a ainsi le loup
de Géraldine Alibeu, dont
le corps en transparence contient les restes de ses victimes
– qui affirment ne plus craindre d’être
mangés, puisqu’elles sont à présent
« au chaud des légendes et des contes ».
Plus loin, la création de François Supiot
( un autre prisonnier aux grands yeux épouvantés,
superposé à l’estomac de la bête),
ou encore le loup de Gilles Rapaport qui, sous des dehors
amusants, ne fait pas oublier le rouge sang qui s’étale
sur la moitié de la page.
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Mais n'oublions
pas les louves, qui peuvent se montrer sanguinaires ou simplement
être accusées de l’être – le travail
de Christophe Merlin, emblématique, expose une femme nue
à tête de loup, du sang bien vif coulant de sa gueule,
entourée de sa meute efflanquée, et que l’auteur
interprète comme un nouvelle attaque envers la femme, «
soupçonnée des primitifs péchés »…
; ou bien protectrices : « ne touchez pas à mes
petits » dit la mère à masque de loup d’Emmanuelle
Houdart.
C’est ainsi que la grande variété des œuvres
confère à cet album inclassable la même richesse
que le précédent, mais permet aussi d’insister
sur le caractère éminemment polysémique de
l’animal et d’évoquer toute une gamme de sentiments
fluctuants. Et si l’album semble plus sombre que Un
éléphant peut en cacher un autre, c’est
en partie dû aux controverses qui entourent l’animal
en question, catalyseur de nos angoisses les plus primitives ou
métaphore de nos fantasmes les plus carnivores…
Blandine
Longre
(novembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout
particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à
la littérature pour la jeunesse, au théâtre
(texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

lire
aussi
Un
éléphant peut en cacher un autre
collectif d'illustrateurs - textes de François David
Sarbacane, 2006 - et
l'entretien avec Emmanuelle Beulque, éditrice.
http://www.editions-sarbacane.com
Le
loup - groupement thématique |