La littérature des écrivains
Questions de critique génétique

José Corti, Les essais, 2002

 

" Il n'est pas d'œuvre moderne qui ne porte en elle l'indice ou la justification de sa venue au monde ". Ce qu'a écrit Jean Starobinski à propos des textes récents, la critique génétique tente, depuis un bon quart de siècle, de l'appliquer au champ littéraire tout entier. Le livre de Louis Hay explique avec beaucoup de précision la naissance, l'évolution, les procédés et les enjeux de cette (relativement) nouvelle approche de la création.

Le critique, ce " passeur entre l'univers des écrivains et celui des lecteurs ", donne vie à l'œuvre en la considérant du côté des processus qui l'ont fait naître ; en distinguant au préalable le texte - le produit fini livré au lecteur sous sa forme unique - et l'écriture en mouvement, qui donne forme au travail et informe sur le parcours, sur la " littérature des écrivains ". On découvre alors qu'il y a une " écriture à programme " (celle de Schiller, de Zola, de Martin du Gard...) qui se fonde sur des projets précis, et une " écriture à processus " (celle de Goethe, de Valéry, de Breton...) qui avance par paliers successifs ; que l'étude des avant textes ouvre des horizons d'investigation larges et divers, liés à la culture collective et individuelle, à la construction esthétique, au langage ; bref que la critique génétique nous fait pénétrer dans la " troisième dimension de la littérature, celle de son devenir ", nous mettant en position d'appréhender l'œuvre d'art à la fois comme un " nécessaire " et un " possible ".

S'appuyant sur des pages manuscrites de Valéry, Faulkner, Ponge, Perec etc., Louis Hay établit une typologie éclairante des documents de genèse (carnets, cahiers, journaux) et montre comment certains écrivains - dont Gide avec le Journal des Faux-Monnayeurs, ou Ponge avec La fabrique du pré - ont intégré à leur œuvre le récit même du travail littéraire. Les illustrations ne se bornent pas à des exemples représentatifs d'un ensemble, mais nous livrent aussi de surprenants manuscrits, tels ceux des Suisses Robert Walser et Gottfried Keller, saturant la page d'une écriture foisonnante. C'est bien là l'un des mérites de l'ouvrage : mettre en avant la double portée de l'étude génétique, ses enjeux à la fois matériels et intellectuels, techniques et interprétatifs. Et toute la dernière partie (" Pratiques ") met l'accent sur la "codicologie", sur l'apport des technologies modernes à l'analyse objective des manuscrits - égratignant au passage certains leurres et illusions de la graphologie -, sur l'histoire et l'avenir de l'édition génétique redevable en particulier à l'informatique.

La littérature des écrivains - dont le titre évoque un point de vue complémentaire de celui des lecteurs, le point de vue de la création en regard de celui de la réception - est un ouvrage indispensable à qui veut faire le point sur l'état actuel de la critique génétique ; un point de suspension, forcément provisoire dans un domaine en pleine expansion. Les développements théoriques et pratiques, les reproductions de documents, les définitions typologiques, les rappels historiques et les études de cas nous mènent au cœur d'une science qui est le pendant indispensable de la critique textuelle.

J-P. Longre
(juillet 2002)

 

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

Les éditions José Corti
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