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Pour un savoir sans soumission
Il est regrettable que la parfaite connaissance des lois amères
de ce monde corrompu empêche, par la désillusion et
par la lassitude qu’elle occasionne, l’avènement
des actions qui pourraient briser l’absence de perspective
offerte par ces lois. Corruption, débauche – on parle
bien sûr de l’Italie, celle d’antan comme celle
d’aujourd’hui, mais on parle encore et surtout de l’humanité,
et de ses bavardages dans son langage vidé de son sens, et
de la sourde lâcheté qu’elle incarne, achevant
de désespérer Lorenzaccio le riche dépravé
revenu de tout, la fourbe femmelette aux violents états d’âme.
Ludique et forcené,
ironique et musclé, théâtralement engagé,
le projet de Gwenaël Morin est présenté
sur scène par le metteur en scène lui-même,
maître de cérémonie anti-cérémonials,
nerveux et soucieux pédagogue, il introduit la pièce,
commente le spectacle, harangue la salle comme les comédients,
bref il met brechtement à distance, il met salutairement
en perspective, avant de conclure sur sa maigre mais nécessaire
foi en la politique (plutôt qu’en l’art) –
toutes mesures de pessimisme prises. Et pour monter ce spectacle
tout de décadence crue, sans guère de décor
ni d’autres fards, le metteur en scène a su s’entourer
de trois comédiens phénoménaux (Guillaume
Bailliart, Julian Eggerickx, Grégoire Monsaingeon),
que malmènent trois comédiennes non moins intenses,
au premier rang desquelles Stéphanie Béghain
campe un Lorenzaccio hargneux et décisif, exemplum et borderline,
en marge du chaos ambiant qui l’a vicié.
La pièce
de Musset est sans aucun doute un chef d’œuvre d’intelligence,
de clairvoyance et de sensibilité ; encore faut-il faire
l’effort de rendre aussi tout le soufre, et toute l’éclairante
vigueur de cette pièce essentiellement sombre, montrant moins
une victoire dérisoire que l’immense décharge
à défaites qu’est notre conscience politique.
Celle-ci, Gwenaël Morin va la chercher dans le public, la saisit
au collet, lui crie dans l’oreille, et lui aiguise plaisamment
les neurones, souvent par le biais des zygomatiques. On
pourrait lui reprocher de beaucoup tirer le théâtre
de Musset vers notre monde contemporain et vers l’ultime temps
présent de la représentation ; mais le texte est une
traînée comme les autres, et qui consent au tripotement
si c’est pour la bonne cause, tel Lorenzaccio dans les bras
du tyran qu’il s’apprête à tuer. Enfin,
il s’agit de toutes façons moins de tirer une pièce
plus que séculaire jusqu’au monde contemporain, que
de répéter à ce monde contemporain que la triste
et laide pièce qu’il joue est plus que séculaire.
Le tout verse
volontiers dans le sur-explicite, grossissant les traits et gommant
les nuances – et c’est d’ailleurs un reproche
régulièrement fait au théâtre militant
en général. Il reste que l’explicite, frontal,
hurleur, intranquille, constitue une entrée en matière
tout à fait pertinente pour la vieille comédie des
animaux politiques que nous sommes : sue, sue par cœur et re-sue,
l’iniquité planétaire et ses lois de la jungle,
et ses artifices de théâtre cynique, n’incriminent
pas ceux qui les comprennent, mais ceux qui ne tirent de cette compréhension
que lassitude, soumission au savoir, critique aux bras ballants,
inaction par connaissance de causes.
Nicolas
Cavaillès
(mars 2008)

Théâtre
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