Lorenzaccio
d’après Lorenzaccio d’Alfred de Musset

Mise en scène de Gwenaël Morin
Théâtre du Point du Jour, Lyon, du 5 au 9 mars 2008

et en tournée

 

 


Pour un savoir sans soumission


Il est regrettable que la parfaite connaissance des lois amères de ce monde corrompu empêche, par la désillusion et par la lassitude qu’elle occasionne, l’avènement des actions qui pourraient briser l’absence de perspective offerte par ces lois. Corruption, débauche – on parle bien sûr de l’Italie, celle d’antan comme celle d’aujourd’hui, mais on parle encore et surtout de l’humanité, et de ses bavardages dans son langage vidé de son sens, et de la sourde lâcheté qu’elle incarne, achevant de désespérer Lorenzaccio le riche dépravé revenu de tout, la fourbe femmelette aux violents états d’âme.

Ludique et forcené, ironique et musclé, théâtralement engagé, le projet de Gwenaël Morin est présenté sur scène par le metteur en scène lui-même, maître de cérémonie anti-cérémonials, nerveux et soucieux pédagogue, il introduit la pièce, commente le spectacle, harangue la salle comme les comédients, bref il met brechtement à distance, il met salutairement en perspective, avant de conclure sur sa maigre mais nécessaire foi en la politique (plutôt qu’en l’art) – toutes mesures de pessimisme prises. Et pour monter ce spectacle tout de décadence crue, sans guère de décor ni d’autres fards, le metteur en scène a su s’entourer de trois comédiens phénoménaux (Guillaume Bailliart, Julian Eggerickx, Grégoire Monsaingeon), que malmènent trois comédiennes non moins intenses, au premier rang desquelles Stéphanie Béghain campe un Lorenzaccio hargneux et décisif, exemplum et borderline, en marge du chaos ambiant qui l’a vicié.

La pièce de Musset est sans aucun doute un chef d’œuvre d’intelligence, de clairvoyance et de sensibilité ; encore faut-il faire l’effort de rendre aussi tout le soufre, et toute l’éclairante vigueur de cette pièce essentiellement sombre, montrant moins une victoire dérisoire que l’immense décharge à défaites qu’est notre conscience politique. Celle-ci, Gwenaël Morin va la chercher dans le public, la saisit au collet, lui crie dans l’oreille, et lui aiguise plaisamment les neurones, souvent par le biais des zygomatiques. On pourrait lui reprocher de beaucoup tirer le théâtre de Musset vers notre monde contemporain et vers l’ultime temps présent de la représentation ; mais le texte est une traînée comme les autres, et qui consent au tripotement si c’est pour la bonne cause, tel Lorenzaccio dans les bras du tyran qu’il s’apprête à tuer. Enfin, il s’agit de toutes façons moins de tirer une pièce plus que séculaire jusqu’au monde contemporain, que de répéter à ce monde contemporain que la triste et laide pièce qu’il joue est plus que séculaire.

Le tout verse volontiers dans le sur-explicite, grossissant les traits et gommant les nuances – et c’est d’ailleurs un reproche régulièrement fait au théâtre militant en général. Il reste que l’explicite, frontal, hurleur, intranquille, constitue une entrée en matière tout à fait pertinente pour la vieille comédie des animaux politiques que nous sommes : sue, sue par cœur et re-sue, l’iniquité planétaire et ses lois de la jungle, et ses artifices de théâtre cynique, n’incriminent pas ceux qui les comprennent, mais ceux qui ne tirent de cette compréhension que lassitude, soumission au savoir, critique aux bras ballants, inaction par connaissance de causes.

Nicolas Cavaillès
(mars 2008)

Théâtre