Livre de chroniques III
traduit du portugais par C. Batista

Conversations avec Antonio Lobo Antunes de Maria-Luisa Blanco
traduit de l’espagnol par M. Giudicelli

(Christian Bourgois, 2004)

 

 

Que vous ayez ou non contracté la maladie…

Les amateurs d’Exhortation aux crocodiles – son livre de prédilection – ou du Manuel des inquisiteurs seront ravis d’en découvrir l’auteur, personnage pudique et secret, dont ces Conversations avec Antonio Lobo Antunes de Maria-Luisa Blanco esquissent un portrait attachant.
Il le dit à plusieurs reprises : ses romans sont plus intéressants que leur auteur. Et c’est vrai bien sûr. On s’y laisse envoûter par cet entremêlement de voix qui fait exister chaque fois des êtres sans contours ni biographie définie parce que le passé, le présent et l’avenir s’y mêlent ; les voix, celles par exemple des quatre femmes de l’Exhortation, se détachent au fil des pages de plus en plus nettement les unes des autres comme de l’histoire, ici celle de l’extrême-droite portugaise, qui fait aussi le prix des romans de Lobo Antunes. C’est un ancien ministre de Salazar qu’on entend hurler dans les pages du Manuel. Ou les rejetons d’une lignée, jadis riche, de colons de l’Angola, dans La Splendeur du Portugal. Ce qui fascine dans ces livres, c’est le grand art, la réinvention du roman qui rend, dans les premières pages, la lecture un peu difficile ; mais la haute tenue de la phrase ou la complexité de l’architecture n’enlèvent rien au pur bonheur de lecture. Lobo Antunes vit avec ses personnages tout le temps de la rédaction, nous aussi, tout le temps de la lecture. Et bien au-delà, on reste habité par l’extraordinaire concert des voix entendues, par la découverte d’un univers dur, sans complaisance, à l’égard des grands ou anciens grands sinon de ce monde, du moins du Portugal d’avant la Révolution des Œillets, sans manichéisme non plus.

Les Conversations de Maria-Luisa Blanco sont une sorte de promenade autour de l’œuvre. Un peu répétitive, l’un ou l’autre, l’écrivain portugais qui a voulu ce livre, la journaliste espagnole qui l’a interviewé, reviennent volontiers sur leurs pas, l’enfance, la famille qui appartient à la grande bourgeoisie portugaise, ou encore la guerre d’Angola où Lobo Antunes partit comme médecin. Au fil de ces douze conversations, le visage qui se dessine est moins net que celui de ses personnages, on devine l’enfant solitaire d’une famille trop bourgeoise, mais il y a le grand-père : « catholique, conservateur, salazariste, réactionnaire… Mais c’est la personne la plus merveilleuse que j’aie jamais connue ».

Il y a encore les frères qui ont tous brillamment réussi, la boulimie de lectures, l’écriture déjà. Les études de médecine, le choix de la psychiatrie au retour de la guerre, parce que cela laissait du temps pour écrire. Zé, la première femme, quittée après l’Angola et la Révolution, «parce que c’était la mode», la découverte de la liberté passait par le divorce, la séparation. Les pages sur la guerre, le refus d’en parler, ce qui s’en dit quand même, sont, pour un lecteur français, qu’on peut supposer assez ignorant de l’histoire du Portugal colonial, les plus intéressantes de la partie strictement autobiographique : Lobo Antunes évoque le napalm ou la torture, mais aussi l’Afrique, les champs de tournesols à l’infini ; de manière parfois plus intime, l’auteur esquisse la double vie qui fut la sienne où il fallait soigner, donner la vie, aider une femme à accoucher et l’heure d’après de nouveau tuer. Plus classiquement, pour cet enfant protégé d’une classe privilégiée, la guerre aussi ce fut la découverte des autres, de l’amitié qui tient depuis une place importante dans sa vie.

Au détour de l’une ou l’autre des conversations, le lecteur avide d’en savoir plus sur le regard que l’écrivain porte sur son œuvre, glane des remarques précieuses. Lobo Antunes raconte son itinéraire (ses « progrès »), sa manière de travailler (où, combien de temps), mais aussi ce qui se passe quand il écrit. « Parfois, quand je suis en train d’écrire, j’éprouve une sensation très bizarre : j’ai l’impression d’être d’un côté du papier et que le papier reste de l’autre côté. C’est une sensation très étrange parce que très réelle ; je ne la ressens que quand je fais les premières versions de mes romans. Après, petit à petit, je me confonds un peu avec le papier, je me fonds en lui et dans l’écriture, et nous finissons par nous retrouver tous les deux du même côté. Mais le passage du dédoublement à la fusion est si souterrain, si imperceptible pour celui qui le subit, que j’ai l’impression que je n’écris peut-être pas sur le papier. Parce qu’en fait il n’y a que l’imagination qui travaille pendant qu’on écrit».
Il ne faudrait pas en conclure que ces romans sont « inspirés », dictés par quelque voix intérieure. Dès la première version, l’exigence d’efficacité narrative commande de résister à tout ce qui lui fait obstacle : « L’efficacité consiste avant tout à ne pas céder à la tentation devant une belle métaphore. Une belle image, une pirouette verbale très brillante peuvent porter préjudice au roman ». Après la première version vient le travail, les mois de correction, tout ce qu’il faut retrancher. Est-ce donc l’histoire qui prime ? Non, celui qui paraît tant de fois d’une modestie étonnante peut en même temps préciser en ces termes son ambition : « Ce que je veux, c’est transformer l’art du roman ; l’histoire, c’est ce qui compte le moins, c’est un vecteur que j’utilise ; ce qui est important, c’est de transformer cet art, et il y a mille manières de le faire, mais il faut trouver la sienne propre. »
Qu’il l’ait trouvée ne fait plus de doute pour personne : Lobo Antunes rappelle les premiers écueils, les premières résistances éditoriales ou critiques, spécialement, pour des raisons politiques, dans son propre pays, mais il gagne aujourd’hui – précise-t-il avec une étrange naïveté - beaucoup d’argent avec ses livres, beaucoup plus que jadis, quand il était pourtant un jeune et beau psychiatre pourvu d’une riche clientèle… Il est traduit et célébré partout, en Europe comme aux Etats-Unis.

L’intérêt principal des Chroniques (l’autre volume que nous recommandons pour les vacances) est sans doute de mesurer précisément la distance qui sépare l’œuvre, les grands romans que nous évoquions pour commencer, de ces petits textes, écrits par deux, le premier dimanche de chaque mois et publiés dans la presse. L’auteur affirme, dans les Conversations, ne leur accorder aucune importance, mais il les laisse cependant publier en volume et traduire en plusieurs langues. C’est qu’on peut entrer par là dans l’œuvre de Lobo Antunes.

Dans le volume III qui vient de paraître, on voit surgir, au fil des textes, sa manière propre ; la voix d’une femme désemparée s’élève sans préparation, comme dans les romans : «Pourquoi t’approches-tu de moi seulement quand tu as envie de faire l’amour ? », le court monologue qui s’ouvre ainsi esquisse l’image d’une vie désenchantée, à travers le simple contraste entre un hier et un aujourd’hui, entre l’homme qu’elle a rencontré et le mari qu’il est devenu ; de lui, on ne lit que des parenthèses cruelles, ses phrases qui coupent celles de sa femme sans les interrompre, et qui disent la conjugalité méprisante, le mot qui fait mal s’opposant aux réminiscences des mots d’amour d’antan (« Je t’attends au milieu des mouettes »).

Mais tout n’est pas fiction. Certaines chroniques évoquent des images, des souvenirs, des êtres aimés, disparus. Lobo Antunes y propose une autobiographie en miettes. « Antonio 56 1/2 » semble réécrire à la troisième personne les Conversations : si ses amis « l’avaient pu, ils lui auraient pris ses lacets et sa ceinture comme à un prisonnier, pour l’empêcher de se tuer par inadvertance ou de s’enfuir Dieu sait où, vu qu’il ne distinguait pas plus le sucre du sable que les diamants du verre, occupé qu’il était à graver des mots si profondément qu’on aurait pu les lire, comme du braille, sans l’aide des yeux. En parcourant les lignes, le doigt du lecteur devait sentir le feu et le sang. Mais pour cela, il était nécessaire que lui-même brûle et saigne. Les aspirants écrivains connaissent-ils le prix à payer pour une seule page ? »
Bribes de souvenirs ou de projets, à la première personne : « Aujourd’hui je serais prêt à m’en aller : les murs de la maison m’oppressent, tout me paraît petit, vain, hostile » (« En cas d’accident ») ou à la seconde : « Comme chaque matin, tu es là à t’attendre dans le miroir de la salle de bains.» (« Salut »). Dans « Entre-deux », on découvre une classique histoire de double - ou de doublure - qui rêve de prendre un jour la place de l’écrivain Lobo Antunes ; ces trois petites pages rappellent celle des Conversations où l’auteur raconte qu’il se voit parfois comme un imposteur dans le monde littéraire.
Le va et vient d’un livre à l’autre procure ce sentiment de léger bonheur qui naît d’une impression d’intimité. On est prêt alors pour la grande immersion qu'il nous impose de terminer par :
« Recette pour me lire
Chaque fois que quelqu’un me parle d’un de mes livres, je suis déçu. Car ils ne sont pas faits pour être lus au sens habituel de ce mot : l’unique manière
me semble-t-il
d’aborder mes romans est de les attraper comme une maladie.
»

Mireille Hilsum
(juillet 2004)

Mireille Hilsum, maître de conférences à l'Université Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse, entre autres choses, à la littérature suisse francophone ; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

Christian Bourgois Editeur
http://www.christianbourgois-editeur.fr/som.htm

http://www.christianbourgois-editeur.fr/ficheauteur.asp?num=95

http://www.citi.pt/cultura/literatura/romance/lobo_antunes/

http://www.arte-tv.com/fr/art-musique/A_20mi-mots/Antonio_20

du même auteur
Que ferai-je quand tout brûle ? (Christian Bourgois, 2003)