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Que
vous ayez ou non contracté la maladie…
Les amateurs
d’Exhortation aux crocodiles –
son livre de prédilection – ou du Manuel
des inquisiteurs seront ravis d’en découvrir
l’auteur, personnage pudique et secret, dont ces Conversations
avec Antonio Lobo Antunes de Maria-Luisa Blanco
esquissent un portrait attachant.
Il le dit à plusieurs reprises : ses romans sont plus intéressants
que leur auteur. Et c’est vrai bien sûr. On s’y
laisse envoûter par cet entremêlement de voix qui fait
exister chaque fois des êtres sans contours ni biographie
définie parce que le passé, le présent et l’avenir
s’y mêlent ; les voix, celles par exemple des quatre
femmes de l’Exhortation, se détachent
au fil des pages de plus en plus nettement les unes des autres comme
de l’histoire, ici celle de l’extrême-droite portugaise,
qui fait aussi le prix des romans de Lobo Antunes. C’est un
ancien ministre de Salazar qu’on entend hurler dans les pages
du Manuel. Ou les rejetons d’une
lignée, jadis riche, de colons de l’Angola, dans La
Splendeur du Portugal. Ce qui fascine dans ces livres,
c’est le grand art, la réinvention du roman qui rend,
dans les premières pages, la lecture un peu difficile ; mais
la haute tenue de la phrase ou la complexité de l’architecture
n’enlèvent rien au pur bonheur de lecture. Lobo Antunes
vit avec ses personnages tout le temps de la rédaction, nous
aussi, tout le temps de la lecture. Et bien au-delà, on reste
habité par l’extraordinaire concert des voix entendues,
par la découverte d’un univers dur, sans complaisance,
à l’égard des grands ou anciens grands sinon
de ce monde, du moins du Portugal d’avant la Révolution
des Œillets, sans manichéisme non plus.
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Les
Conversations de Maria-Luisa Blanco sont une
sorte de promenade autour de l’œuvre. Un peu répétitive,
l’un ou l’autre, l’écrivain portugais
qui a voulu ce livre, la journaliste espagnole qui l’a
interviewé, reviennent volontiers sur leurs pas, l’enfance,
la famille qui appartient à la grande bourgeoisie portugaise,
ou encore la guerre d’Angola où Lobo Antunes
partit comme médecin. Au fil de ces douze conversations,
le visage qui se dessine est moins net que celui de ses personnages,
on devine l’enfant solitaire d’une famille trop
bourgeoise, mais il y a le grand-père : « catholique,
conservateur, salazariste, réactionnaire… Mais
c’est la personne la plus merveilleuse que j’aie
jamais connue ».
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Il y a encore
les frères qui ont tous brillamment réussi, la boulimie
de lectures, l’écriture déjà. Les études
de médecine, le choix de la psychiatrie au retour de la guerre,
parce que cela laissait du temps pour écrire. Zé,
la première femme, quittée après l’Angola
et la Révolution, «parce que c’était
la mode», la découverte de la liberté passait
par le divorce, la séparation. Les pages sur la guerre, le
refus d’en parler, ce qui s’en dit quand même,
sont, pour un lecteur français, qu’on peut supposer
assez ignorant de l’histoire du Portugal colonial, les plus
intéressantes de la partie strictement autobiographique :
Lobo Antunes évoque le napalm ou la torture, mais aussi l’Afrique,
les champs de tournesols à l’infini ; de manière
parfois plus intime, l’auteur esquisse la double vie qui fut
la sienne où il fallait soigner, donner la vie, aider une
femme à accoucher et l’heure d’après de
nouveau tuer. Plus classiquement, pour cet enfant protégé
d’une classe privilégiée, la guerre aussi ce
fut la découverte des autres, de l’amitié qui
tient depuis une place importante dans sa vie.
Au détour de l’une ou l’autre des conversations,
le lecteur avide d’en savoir plus sur le regard que l’écrivain
porte sur son œuvre, glane des remarques précieuses.
Lobo Antunes raconte son itinéraire (ses « progrès
»), sa manière de travailler (où, combien de
temps), mais aussi ce qui se passe quand il écrit. «
Parfois, quand je suis en train d’écrire, j’éprouve
une sensation très bizarre : j’ai l’impression
d’être d’un côté du papier et que
le papier reste de l’autre côté. C’est
une sensation très étrange parce que très réelle
; je ne la ressens que quand je fais les premières versions
de mes romans. Après, petit à petit, je me confonds
un peu avec le papier, je me fonds en lui et dans l’écriture,
et nous finissons par nous retrouver tous les deux du même
côté. Mais le passage du dédoublement à
la fusion est si souterrain, si imperceptible pour celui qui le
subit, que j’ai l’impression que je n’écris
peut-être pas sur le papier. Parce qu’en fait il n’y
a que l’imagination qui travaille pendant qu’on écrit».
Il ne faudrait pas en conclure que ces romans sont « inspirés
», dictés par quelque voix intérieure. Dès
la première version, l’exigence d’efficacité
narrative commande de résister à tout ce qui lui fait
obstacle : « L’efficacité consiste avant
tout à ne pas céder à la tentation devant une
belle métaphore. Une belle image, une pirouette verbale très
brillante peuvent porter préjudice au roman ».
Après la première version vient le travail, les mois
de correction, tout ce qu’il faut retrancher. Est-ce donc
l’histoire qui prime ? Non, celui qui paraît tant de
fois d’une modestie étonnante peut en même temps
préciser en ces termes son ambition : « Ce que
je veux, c’est transformer l’art du roman ; l’histoire,
c’est ce qui compte le moins, c’est un vecteur que j’utilise
; ce qui est important, c’est de transformer cet art, et il
y a mille manières de le faire, mais il faut trouver la sienne
propre. »
Qu’il l’ait trouvée ne fait plus de doute pour
personne : Lobo Antunes rappelle les premiers écueils, les
premières résistances éditoriales ou critiques,
spécialement, pour des raisons politiques, dans son propre
pays, mais il gagne aujourd’hui – précise-t-il
avec une étrange naïveté - beaucoup d’argent
avec ses livres, beaucoup plus que jadis, quand il était
pourtant un jeune et beau psychiatre pourvu d’une riche clientèle…
Il est traduit et célébré partout, en Europe
comme aux Etats-Unis.
L’intérêt
principal des Chroniques (l’autre
volume que nous recommandons pour les vacances) est sans doute de
mesurer précisément la distance qui sépare
l’œuvre, les grands romans que nous évoquions
pour commencer, de ces petits textes, écrits par deux, le
premier dimanche de chaque mois et publiés dans la presse.
L’auteur affirme, dans les Conversations,
ne leur accorder aucune importance, mais il les laisse cependant
publier en volume et traduire en plusieurs langues. C’est
qu’on peut entrer par là dans l’œuvre de
Lobo Antunes.
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Dans
le volume III qui vient de paraître, on voit surgir,
au fil des textes, sa manière propre ; la voix d’une
femme désemparée s’élève
sans préparation, comme dans les romans : «Pourquoi
t’approches-tu de moi seulement quand tu as envie de
faire l’amour ? », le court monologue qui
s’ouvre ainsi esquisse l’image d’une vie
désenchantée, à travers le simple contraste
entre un hier et un aujourd’hui, entre l’homme
qu’elle a rencontré et le mari qu’il est
devenu ; de lui, on ne lit que des parenthèses cruelles,
ses phrases qui coupent celles de sa femme sans les interrompre,
et qui disent la conjugalité méprisante, le
mot qui fait mal s’opposant aux réminiscences
des mots d’amour d’antan (« Je t’attends
au milieu des mouettes »).
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Mais tout n’est
pas fiction. Certaines chroniques évoquent des images, des
souvenirs, des êtres aimés, disparus. Lobo Antunes
y propose une autobiographie en miettes. « Antonio 56
1/2 » semble réécrire à la troisième
personne les Conversations : si ses amis
« l’avaient pu, ils lui auraient pris ses lacets
et sa ceinture comme à un prisonnier, pour l’empêcher
de se tuer par inadvertance ou de s’enfuir Dieu sait où,
vu qu’il ne distinguait pas plus le sucre du sable que les
diamants du verre, occupé qu’il était à
graver des mots si profondément qu’on aurait pu les
lire, comme du braille, sans l’aide des yeux. En parcourant
les lignes, le doigt du lecteur devait sentir le feu et le sang.
Mais pour cela, il était nécessaire que lui-même
brûle et saigne. Les aspirants écrivains connaissent-ils
le prix à payer pour une seule page ? »
Bribes de souvenirs ou de projets, à la première personne
: « Aujourd’hui je serais prêt à m’en
aller : les murs de la maison m’oppressent, tout me paraît
petit, vain, hostile » (« En cas d’accident
») ou à la seconde : « Comme chaque
matin, tu es là à t’attendre dans le miroir
de la salle de bains.» (« Salut »).
Dans « Entre-deux », on découvre une
classique histoire de double - ou de doublure - qui rêve de
prendre un jour la place de l’écrivain Lobo Antunes
; ces trois petites pages rappellent celle des Conversations
où l’auteur raconte qu’il se voit parfois comme
un imposteur dans le monde littéraire.
Le va et vient d’un livre à l’autre procure ce
sentiment de léger bonheur qui naît d’une impression
d’intimité. On est prêt alors pour la grande
immersion qu'il nous impose de terminer par :
« Recette pour me lire
Chaque fois que quelqu’un me parle d’un de mes livres,
je suis déçu. Car ils ne sont pas faits pour être
lus au sens habituel de ce mot : l’unique manière
me semble-t-il
d’aborder mes romans est de les attraper comme une maladie.
»
Mireille
Hilsum
(juillet 2004)
Mireille
Hilsum, maître de conférences à l'Université
Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse,
entre autres choses, à la littérature suisse francophone
; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs
oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

Christian
Bourgois Editeur
http://www.christianbourgois-editeur.fr/som.htm
http://www.christianbourgois-editeur.fr/ficheauteur.asp?num=95
http://www.citi.pt/cultura/literatura/romance/lobo_antunes/
http://www.arte-tv.com/fr/art-musique/A_20mi-mots/Antonio_20
du
même auteur
Que ferai-je quand tout brûle ?
(Christian Bourgois, 2003)
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