Spellman & Associés
de Lisa Lutz

traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier
Albin Michel, 2007

 

 


Nouvelles chroniques san franciscaines

La narratrice, Izzy Spellman, vit peut-être à San Francisco, mais ne ressemble pas à la Mary Ann des fameuses Chroniques de la susdite ville, d’Armistead Maupin. Izzy, 28 ans, habite encore chez papa maman… qui sont aussi ses employeurs ; une situation qui l’empêche de mener une existence paisible, quoique ce ne soit pas l’objectif de la jeune femme, très tôt formée au palpitant métier de détective privé, comme le veut la tradition familiale. Elle se surprend à rêver d’indépendance, tente de démissionner (entre autres pour se venger de ses géniteurs, qui la harcèlent), en pure perte. Au fil de l’aventure, elle prend conscience que ses talents sont limités et que fouiner dans la vie des autres, les filer ou les surveiller sont les seules missions qu’elle soit capable de remplir (et encore…).
Entre une mère qui veut coûte que coûte la caser avec un avocat (n’importe lequel, pourvu qu’il ne ressemble pas aux garçons qui, jusqu’à présent, se sont succédés dans la vie d’Izzy), un oncle alcoolique (qui s’offre régulièrement des fugues dans des tripots clandestins), un frère «parfait», aux antipodes de la narratrice, une jeune sœur qui pratique le chantage à tout va et s’exerce à la filature sauvage, Izzy (sans parler de ses propres failles) a rarement le temps de reprendre son souffle.

C’est avec un humour acide et une vivacité que nombre d’héroïnes lui envieront qu’elle narre ses aventures, que ce soient les « guerres spellmaniennes », ses déboires sentimentaux, les affaires qu’elle est chargée de résoudre, son adolescence chaotique (longue suite de cuites et de petits méfaits dont elle a dressé la liste) ou les facéties de sa sœur, calculatrice, capricieuse mais très futée… On ne se lasse pas du récit des brouilles à répétition, des tentatives d’ingérence des uns dans la vie des autres, de sa quête de l’homme idéal (elle a toujours en vue un futur ex-petit ami – sur lequel elle ne se fait pas d’illusion…). Lisa Lutz, dont c’est ici le premier roman, a créé une figure féminine attachante, gaffeuse subversive mais lucide, loin d’être superficielle, et dont le parcours cocasse explore la vie de famille et ses limites, les relations entre générations et la difficulté à se séparer – mieux que n’importe quel essai psychosociologique.

En filant Izzy jour et nuit, ses parents font peut-être de sa vie un enfer, mais leur comportement n’est que l’expression de leur attachement démesuré… (C’est du moins ce qu’ils prétendent). Les Spellman, famille californienne atypique, foncièrement fantaisiste, sont à l’image de ce premier opus, dans lequel l’auteure exploite et détourne avec aplomb tous les poncifs liés au genre du roman de détective – les « affaires » à résoudre n’étant que des prétextes permettant à Izzy de se dévoiler (ou d’être humiliée)… Avec un seconde tome et un long-métrage en préparation, une affaire à suivre…

Blandine Longre
(juillet 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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