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Dès les premières pages on se dit encore une histoire
d’universitaires habitant une maison bordée d’une
pelouse. John Updike, John Irving, Stephen King et tant d’autres
ont déjà évoqué cette existence insipide
agrémentée de coucheries entre collègues, de
recettes de cuisine auxquelles on ne croit guère, et du sempiternel
bal de fin d’année, ornement des séries, comme
si le monde était suspendu à cette formalité
qui sent la laque et le lipgloss à la pêche !
Mais c’est
lire hâtivement. Il y a du Saul Bellow sous la couverture
et du Virginia Woolf caché dans les interrogations de l’héroïne,
Sherry, plus une bonne dose d’angoisse qui, intelligemment
diffusée par l’auteur, fait de la comédie un
roman noir. De la romance, un piège, qui révèle
ce résistant volet de la société américaine
politiquement correcte. Et l’incipit, en fait, signalait bien
une écharpe de sang, petit lapin écrasé dans
la neige, présence funèbre vite oubliée mais
rappelée quelques chapitres plus loin par le corps de la
biche écrasée sur l’autoroute. Alors l’aventure
de Sherry est menée par la prégnance, dans cette nature
sentant la résine, de la mort et de l’incompressible
violence. Aussi ses interrogations de belle femme, en possession
d’un homme aimant, Jon, et d’un fils étudiant,
Chad — de loin le plus beau personnage, rapide, cynique juste
ce qu’il faut, et habité d’un humour qui le rend
immédiatement universel, débarrassé des «
mon dieu » et « doux Jésus » qui ralentissent
le battement de vie de ses quadragénaires de parents —
ne parlent pas qu’aux lecteurs des 51 états où
flottent le drapeau à étoiles, mais à tous.
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Aussi
même les douches innombrables, les remords et le mot
« péché» qui président
aux ébats sans caresses se mettent à nous
intéresser. Le déclencheur ? Un mot d’amour
anonyme, «
Sois à moi pour toujours », déposé
dans son casier. Et Sherry va hésiter entre simple
tentation et lutte pour la survie de son couple, de son
destin de mère douce et oublieuse de la virilité,
enfin d’amante comblée puisqu’elle cède
aux avances de celui qui semble être l’auteur
des billets, Bram, aux yeux d’un bleu impérissable,
au désir fort. D’autant que Jon, alerté
par la possibilité d’incartade et excité
par celle-ci, lui commande d’y aller. Sherry la fine,
oublie donc sa culpabilité — être belle,
élégante, sexy et se plaire à l’être,
à 40 ans est-ce convenable, sachant que l’amant
en a dix de moins ? — et obtempère.
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Mais c’est
sans compter avec Sue, l’amie de toujours en proie au besoin
insatiable d’identification féminine, qui ramène
sur le tapis le cocktail US puritanisme et façade. Et c’est
surtout compter sans la marée de violence qui rythme les
liens les plus intimes, ceux de la famille, c’est compter
sans la misogynie des femmes (y compris la sienne propre vis-à-vis
d’elle-même), sans les abysses des jalousies, sans les
diktats du sexe… Le tout, très habilement distillé
par Laura Kasischke (hormis le dernier cinquième du livre
qu’on aimerait plus coup de poing que gifles commentées
afin d’avoir les yeux d’un lecteur bluffé), en
fait un roman drôle et cruel qui intrigue. On le lit d’une
traite. Pour y repenser plus tard.
Jocelyne
Sauvard
(juin 2007)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". www.jocelynesauvard.fr

http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=184
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