À moi pour toujours
Laura Kasischke

traduit de l'anglais par Anne Wicke
Edition Christian Bourgois, 2007

 

 


Dès les premières pages on se dit encore une histoire d’universitaires habitant une maison bordée d’une pelouse. John Updike, John Irving, Stephen King et tant d’autres ont déjà évoqué cette existence insipide agrémentée de coucheries entre collègues, de recettes de cuisine auxquelles on ne croit guère, et du sempiternel bal de fin d’année, ornement des séries, comme si le monde était suspendu à cette formalité qui sent la laque et le lipgloss à la pêche !

Mais c’est lire hâtivement. Il y a du Saul Bellow sous la couverture et du Virginia Woolf caché dans les interrogations de l’héroïne, Sherry, plus une bonne dose d’angoisse qui, intelligemment diffusée par l’auteur, fait de la comédie un roman noir. De la romance, un piège, qui révèle ce résistant volet de la société américaine politiquement correcte. Et l’incipit, en fait, signalait bien une écharpe de sang, petit lapin écrasé dans la neige, présence funèbre vite oubliée mais rappelée quelques chapitres plus loin par le corps de la biche écrasée sur l’autoroute. Alors l’aventure de Sherry est menée par la prégnance, dans cette nature sentant la résine, de la mort et de l’incompressible violence. Aussi ses interrogations de belle femme, en possession d’un homme aimant, Jon, et d’un fils étudiant, Chad — de loin le plus beau personnage, rapide, cynique juste ce qu’il faut, et habité d’un humour qui le rend immédiatement universel, débarrassé des « mon dieu » et « doux Jésus » qui ralentissent le battement de vie de ses quadragénaires de parents — ne parlent pas qu’aux lecteurs des 51 états où flottent le drapeau à étoiles, mais à tous.

Aussi même les douches innombrables, les remords et le mot « péché» qui président aux ébats sans caresses se mettent à nous intéresser. Le déclencheur ? Un mot d’amour anonyme, « Sois à moi pour toujours », déposé dans son casier. Et Sherry va hésiter entre simple tentation et lutte pour la survie de son couple, de son destin de mère douce et oublieuse de la virilité, enfin d’amante comblée puisqu’elle cède aux avances de celui qui semble être l’auteur des billets, Bram, aux yeux d’un bleu impérissable, au désir fort. D’autant que Jon, alerté par la possibilité d’incartade et excité par celle-ci, lui commande d’y aller. Sherry la fine, oublie donc sa culpabilité — être belle, élégante, sexy et se plaire à l’être, à 40 ans est-ce convenable, sachant que l’amant en a dix de moins ? — et obtempère.

Mais c’est sans compter avec Sue, l’amie de toujours en proie au besoin insatiable d’identification féminine, qui ramène sur le tapis le cocktail US puritanisme et façade. Et c’est surtout compter sans la marée de violence qui rythme les liens les plus intimes, ceux de la famille, c’est compter sans la misogynie des femmes (y compris la sienne propre vis-à-vis d’elle-même), sans les abysses des jalousies, sans les diktats du sexe… Le tout, très habilement distillé par Laura Kasischke (hormis le dernier cinquième du livre qu’on aimerait plus coup de poing que gifles commentées afin d’avoir les yeux d’un lecteur bluffé), en fait un roman drôle et cruel qui intrigue. On le lit d’une traite. Pour y repenser plus tard.

Jocelyne Sauvard
(juin 2007)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". www.jocelynesauvard.fr

 

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