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Le
bizarre incident du garçon...
Après
Christopher (Le bizarre incident du
chien dans la nuit de Mark Haddon) et Ben (Bad
influence, de William Sutcliffe), c'est au tour de Louis,
neuf ans, de prendre la parole. Qu'ont en commun ces paroles d'enfants
(qui, quoi qu'on n'en dise, ne sont pas destinées à
de jeunes lecteurs) et en quoi permettent-elles à ces textes
de se démarquer, littérairement parlant ? On y décèle
une naïveté intrinsèque sur laquelle les auteurs
s'appuient pour mettre en place une ironie dramatique qui, lorsque
la justesse de ton demeure constante, crée de subtils effets
comiques, mais permet aussi au lecteur découvrir ses propres
failles d'adulte — par le biais d'un regard porteur de bon
sens et de jugements souvent lucides.
Examinons le cas de Louis Drax, enfant précoce (L'Encyclopédie
médicale et Les Animaux, leur vie extraordinaire
sont ses livres de chevet), mais perturbé par la séparation
et les querelles de ses parents : ses paroles sont certes éclairantes
et cocasses mais recèlent une part obscure, une inquiétante
cruauté et une obsession morbide qui ne cesse de s'amplifier,
liée au fait que le petit garçon est régulièrement
confronté à sa propre mort : Louis est étrangement
enclin à être victime d'accidents à répétition,
plus ou moins graves, sans qu'il ne les provoque : "le
premier accident fut ma naissance. Elle s'est déroulée
comme celle de Jules César. (...) Le deuxième accident
a eu lieu quand j'étais bébé. (...) Ensuite,
à six ans, je suis tombé sur les rails du métro
à Lyon." Etc. Ces multiples catastrophes affectent
profondément la mère de Louis et lui font dire : "On
dit que les chats ont neuf vies. (...) Si tu étais un chat,
Louis, tu aurais déjà utilisé huit de tes vies.
Une chaque année." Ce constat, ainsi que les bizarreries
comportementales de l'enfant incitent ses parents à l'emmener
voir un psychologue, Monsieur Perez ; Louis méprise "gros
Perez", ne lui fait pas confiance, et ne cesse de l'abreuver
d'affabulations farfelues et de lui faire subir d'insolentes provocations,
derrière lesquelles se dissimule l'ampleur de ses souffrances
psychiques.
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En
réalité, la voix de Louis nous parvient de
très loin, depuis un monde habituellement inaccessible,
entre la vie et la mort : Louis est dans le coma depuis
trois mois, après un retour à la vie miraculeux.
C'est au cours de cette neuvième vie en sourdine
qui lui a été accordée que le garçon
raconte son histoire, ses angoisses, ses inventions, sa
difficulté à distinguer la réalité
de la fiction, les pressions affectives qu'il subit ainsi
que les dysfonctionnements qu'il observe dans la relation
entre son père à sa mère et dans le
monde adulte en général.
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De nombreuses
interrogations se bousculent dans l'esprit du docteur Dannachet,
chargé de suivre Louis dans une petite clinique provençale
; ce deuxième narrateur prend le relais, en alternance, offrant
un point de vue extérieur, mais pas nécessairement
objectif, car lui aussi, comme Louis, possède sa part d'ombre.
Spécialiste du coma, il se dit "optimiste"
et le cas de Louis Drax l'intéresse de près ; il faut
dire que Dannachet, au premier regard, a été subjugué
par la beauté, par la dignité et par la profondeur
du chagrin de la mère de l'enfant ; et tandis que sa vie
de couple s'effondre, il s'applique à consoler Madame Drax...
Les deux narrations se superposent et se complètent ; peu
à peu, le lecteur est capable de reconstruire les faits sans
pour autant parvenir à comprendre ce qui a pu se dérouler
lors du dernier accident de Louis, cause de son coma ; de la même
façon, l'enquête policière piétine et
l'inspectrice chargée de l'affaire ne parvient pas à
résoudre la mystérieuse disparition du père
du garçon, survenue au moment même de l'accident. L'état
de Louis évolue étrangement et le lecteur, le seul
à avoir accès au monde intérieur de Louis,
se prendre au jeu de lire entre les lignes du monologue chaotique
du jeune narrateur.
A la question « le cerveau est-il semblable à l'âme
? », le Docteur Dannachet répond : « Notre
culture ne croit pas en l'âme. Nous parlons de l'esprit comme
d'un concept social. Ou comme de la viande qui pense, qui raconte
des histoires et invente des choses comme l'idée de «
l'âme » pour se rassurer. » Et pourtant,
il est sur le point de vivre une expérience irrationnelle
pour entrer en contact avec Louis qui, bien à l'abri derrière
son état comateux le protégeant de la réalité,
refuse de s'éveiller à la vie. Ce thriller psychologique,
poignant et profondément humain, se pose comme une exploration
passionnante des complexités de l'esprit, tout en interrogeant
ses manifestations antinomiques, en mettant dos à dos rationalité
et spiritualité.
B.
Longre
(juin 2004)

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