Le livre en lettres
de Stéphane Darricau
coédition SCÉRÉN-CNDP et Editions Pyramyd, 2005

 


Couvrez cette
lettre que je ne saurais voir !

« En tant que forme médiatique, la typographie conditionne la perception des messages écrits – elle est un outil de communication, exactement come la télévision ou la radio. » S.Darricau

« Couvrez cette lettre que je ne saurais voir ! » : une phrase que pourrait reprendre à son compte Le Livre en lettres pour pointer du doigt ce phénomène en apparence paradoxal qui consiste - dans un but d’efficacité, entendons-nous bien – à ne pas voir les lettres que nous voyons lorsque nous lisons un journal ou une affiche publicitaire. Cette cécité provient de l'habitude de se focaliser sur le contenu informationnel, sans se rendre compte que celui-ci est in-formé entre autres par la typographie. Disons donc que ce n’est pas une cécité mais plutôt une myopie ou une hypermétropie ; enfin bref… une vision déformée. Pourtant chaque lettre possède au sein d’un ensemble de caractères typographiques donnés des caractéristiques particulières et fonctionnelles d’une richesse insoupçonnée. Et en un sens, si nous ne détaillons pas ces caractéristiques, c’est bien qu’elles remplissent leur rôle : celui d’indiquer un certain type de lecture, de produire un certain effet sur le lecteur et donc de conditionner un certain type de réception. Le Livre en lettres nous invite donc à arrêter notre regard sur l’espace et le temps propres à la typographie.

L’historique de la typographie est marqué par les innovations techniques et technologiques : la typographie a été utilisée massivement d’abord par l’imprimerie puis aujourd’hui la PAO prend le relais. En sonnant le glas de la typographie « de l’âge de fer », l’outil de Publication Assistée par Ordinateur a contribué à renforcer l’efficacité d’une typographie qui opère partout (dans les journaux, les livres, les affiches publicitaires), mais dont on ignore l’origine, le fonctionnement et le mode opératoire – pour le constater, rien de plus « facile » que d’essayer de faire les exercices ludiques proposés par ce livre : en effet mieux vaut avoir la tête reposée (ou de l’aspirine sous la main) pour trouver les couples correspondants romain/italique ou capitale/bas-de-casse. Les progrès techniques, notamment l’ordinateur et Internet, en assouplissant les contraintes matérielles de production typographique, ont fait apparaître des problèmes de propriété intellectuelle et artistique car la création de nouvelles typographies et leur utilisation pose la question du droit d’auteur : « le dessin typographique est comparable à une création artistique, même si la législation de nombreux pays peine encore à reconnaître aux concepteurs de caractères le statut d’auteur à part entière ». Outre cette présentation transversale de l’histoire de la typographie à travers les âges (notamment industriel et technologique), les caractères typographiques eux-mêmes recèlent un passé riche comme en témoignent les capitales d’inspiration antique et les bas-de-casse influencés par la minuscule carolingienne.

Le Livre en lettres se présente aussi comme un manuel pour le néophyte qui rédige un document texte ou pour le graphiste qui doit choisir le caractère typographique approprié. L’auteur, Stéphane Darricau, commence par le commencement à savoir le vocabulaire typographique de base et les diverses variations possibles (car oui, il existe un salut hors Times New Roman et Arial !). On apprendra ensuite les significations des noms de caractères typographiques (l’Elephant : un caractère gras ou le Goudy Old Style du nom de son créateur : Frederic W. Goudy). On saura tout sur les empattements (serif), le rapport interlignage/corps du texte, la différence – « capitale »- entre fonte, caractère et police, ou la différence « policée» encore entre « capitales » et « bas-de-casse » (« ainsi nommées parce qu’elles étaient rangées dans la partie basse de la casse, le meuble à compartiments où étaient conservés et classés les caractères typographiques »). On comprendra la success story du Times New Roman, créé à l’origine par Stanley Morison pour le journal The Times. Le typographe «considérait que la première vertu d’un caractère de lecture devait être son manque absolu de personnalité afin que rien ne vienne s’interposer entre le contenu du texte et le lecteur. » Ainsi triompha le plus employé, discret et efficace des caractères.


On nous explique comment les différents types d’information, de médiation et de communication nécessitent l’apparition de nouvelles déclinaisons typographiques : alors que le livre d’imprimerie se limitait à l’usage du couple romain/italique, « l’apparition de la publicité par l’affiche fait naître des exigences inédites en termes de visibilité des caractères, qui doivent désormais attirer l’attention par tous les moyens. C’est dans cet esprit que sont fabriqués les premiers caractères gras ». Tout est question d’occupation de l’espace du papier, en fonction du but visé : pour un livre de poésie, on privilégie un encombrement horizontal minimum pour ne pas avoir à fragmenter les lignes alors que pour une affiche, une bonne lisibilité/lisibilité « de loin » sera l’objet de toutes les attentions.

La typographie est un élément, et non le moindre, des textes, notamment des textes qui doivent avoir une bonne visibilité : les journaux ou encore les affiches publicitaires. Les titres des journaux sont un bon exemple de la façon dont la typographie fait sens : elle peut suggérer une signification supplémentaire par rapport à celle qui est véhiculée par les mots. Yves Lavoinne, dans Le Langage des médias, parle même de « mentir vrai », lorsque cet apport de sens peut viser à détourner le contenu d’un titre informationnel pour y inscrire, par exemple, l’avis de la rédaction du journal sur cette information. En mettant certaines lettres en capitales et d’autres en minuscules, la typographie peut ainsi opérer un masquage du sens de l’énoncé complet. C’est pourquoi Yves Lavoinne dit à propos des titres de journaux que « leur visibilité ne s’absorbe pas dans leur lisibilité ».

On comprend par là, et c’est une des leçons les plus intéressantes de ce livre, que les textes ne se donnent pas indépendamment de leur matérialité : la page in-forme le texte c’est-à-dire qu’elle lui donne forme et qu’elle lui permet d’exister, et ce dans un but informationnel spécifique. De quoi voir les lettres et les textes d’un autre œil !

Louise Charbonnier
(novembre 2005)

chez le même éditeur :
Éditions expérimentales de Roger Fawcett-Tang
Collekto
9e concept
Tabas

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