Couvrez cette lettre
que je ne saurais voir !
«
En tant que forme médiatique, la typographie conditionne
la perception des messages écrits – elle est un outil
de communication, exactement come la télévision ou
la radio. » S.Darricau
«
Couvrez cette lettre que je ne saurais voir ! » : une
phrase que pourrait reprendre à son compte Le Livre
en lettres pour pointer du doigt ce phénomène
en apparence paradoxal qui consiste - dans un but d’efficacité,
entendons-nous bien – à ne pas voir les lettres que
nous voyons lorsque nous lisons un journal ou une affiche publicitaire.
Cette cécité provient de l'habitude de se focaliser
sur le contenu informationnel, sans se rendre compte que celui-ci
est in-formé entre autres par la typographie. Disons
donc que ce n’est pas une cécité mais plutôt
une myopie ou une hypermétropie ; enfin bref… une vision
déformée. Pourtant chaque lettre possède au
sein d’un ensemble de caractères typographiques donnés
des caractéristiques particulières et fonctionnelles
d’une richesse insoupçonnée. Et en un sens,
si nous ne détaillons pas ces caractéristiques, c’est
bien qu’elles remplissent leur rôle : celui d’indiquer
un certain type de lecture, de produire un certain effet sur le
lecteur et donc de conditionner un certain type de réception.
Le Livre en lettres nous invite donc
à arrêter notre regard sur l’espace et le temps
propres à la typographie.
L’historique
de la typographie est marqué par les innovations techniques
et technologiques : la typographie a été utilisée
massivement d’abord par l’imprimerie puis aujourd’hui
la PAO prend le relais. En sonnant le glas de la typographie «
de l’âge de fer », l’outil de Publication
Assistée par Ordinateur a contribué à renforcer
l’efficacité d’une typographie qui opère
partout (dans les journaux, les livres, les affiches publicitaires),
mais dont on ignore l’origine, le fonctionnement et le mode
opératoire – pour le constater, rien de plus «
facile » que d’essayer de faire les exercices ludiques
proposés par ce livre : en effet mieux vaut avoir la tête
reposée (ou de l’aspirine sous la main) pour trouver
les couples correspondants romain/italique ou capitale/bas-de-casse.
Les progrès techniques, notamment l’ordinateur et Internet,
en assouplissant les contraintes matérielles de production
typographique, ont fait apparaître des problèmes de
propriété intellectuelle et artistique car la création
de nouvelles typographies et leur utilisation pose la question du
droit d’auteur : « le dessin typographique est comparable
à une création artistique, même si la législation
de nombreux pays peine encore à reconnaître aux concepteurs
de caractères le statut d’auteur à part entière
». Outre cette présentation transversale de l’histoire
de la typographie à travers les âges (notamment industriel
et technologique), les caractères typographiques eux-mêmes
recèlent un passé riche comme en témoignent
les capitales d’inspiration antique et les bas-de-casse influencés
par la minuscule carolingienne.
Le
Livre en lettres se présente aussi comme un
manuel pour le néophyte qui rédige un document texte
ou pour le graphiste qui doit choisir le caractère typographique
approprié. L’auteur, Stéphane Darricau, commence
par le commencement à savoir le vocabulaire typographique
de base et les diverses variations possibles (car oui, il existe
un salut hors Times New
Roman et Arial !). On apprendra ensuite les significations
des noms de caractères typographiques (l’Elephant :
un caractère gras ou le Goudy Old Style
du nom de son créateur : Frederic W. Goudy). On saura tout
sur les empattements (serif), le rapport interlignage/corps du texte,
la différence – « capitale »- entre fonte,
caractère et police, ou la différence « policée»
encore entre « capitales » et « bas-de-casse »
(« ainsi nommées parce qu’elles étaient
rangées dans la partie basse de la casse, le meuble à
compartiments où étaient conservés et classés
les caractères typographiques »). On comprendra
la success story du Times
New Roman, créé à l’origine par
Stanley Morison pour le journal The Times. Le typographe
«considérait que la première vertu d’un
caractère de lecture devait être son manque absolu
de personnalité afin que rien ne vienne s’interposer
entre le contenu du texte et le lecteur. » Ainsi triompha
le plus employé, discret et efficace des caractères.

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On
nous explique comment les différents types d’information,
de médiation et de communication nécessitent
l’apparition de nouvelles déclinaisons typographiques
: alors que le livre d’imprimerie se limitait à
l’usage du couple romain/italique, « l’apparition
de la publicité par l’affiche fait naître
des exigences inédites en termes de visibilité
des caractères, qui doivent désormais attirer
l’attention par tous les moyens. C’est dans cet
esprit que sont fabriqués les premiers caractères
gras ». Tout est question d’occupation de
l’espace du papier, en fonction du but visé :
pour un livre de poésie, on privilégie un encombrement
horizontal minimum pour ne pas avoir à fragmenter les
lignes alors que pour une affiche, une bonne lisibilité/lisibilité
« de loin » sera l’objet de toutes les attentions. |
La typographie
est un élément, et non le moindre, des textes, notamment
des textes qui doivent avoir une bonne visibilité : les journaux
ou encore les affiches publicitaires. Les titres des journaux sont
un bon exemple de la façon dont la typographie fait sens
: elle peut suggérer une signification supplémentaire
par rapport à celle qui est véhiculée par les
mots. Yves Lavoinne, dans Le Langage des médias,
parle même de « mentir vrai », lorsque cet apport
de sens peut viser à détourner le contenu d’un
titre informationnel pour y inscrire, par exemple, l’avis
de la rédaction du journal sur cette information. En mettant
certaines lettres en capitales et d’autres en minuscules,
la typographie peut ainsi opérer un masquage du sens de l’énoncé
complet. C’est pourquoi Yves Lavoinne dit à propos
des titres de journaux que « leur visibilité ne
s’absorbe pas dans leur lisibilité ».
On comprend
par là, et c’est une des leçons les plus intéressantes
de ce livre, que les textes ne se donnent pas indépendamment
de leur matérialité : la page in-forme le
texte c’est-à-dire qu’elle lui donne forme et
qu’elle lui permet d’exister, et ce dans un but informationnel
spécifique. De quoi voir les lettres et les textes d’un
autre œil !
Louise
Charbonnier
(novembre 2005)

chez
le même éditeur :
Éditions expérimentales
de Roger Fawcett-Tang
Collekto
9e
concept
Tabas
http://www.pyramyd-editions.com
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