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Déclinaisons
du silence
Une enfant choisit
de se taire afin de protéger ceux dont elle craint d’être
séparée : ses géniteurs, parfois doux, souvent
féroces, qu’elle associe à des loups et qu’elle
retrouve le soir après l’école dans une tanière
tantôt chaleureuse, tantôt hostile. Un silence choisi,
à défaut de pouvoir trouver d’autres armes.
Un silence refuge assumé et entêté, pour ne
pas avoir à trahir ceux qui la maltraitent et la privent
en partie d’enfance. Un silence prison (tel qu’il s’incarne
dans la cage qui revient dans certaines illustrations) qui, paradoxalement,
attire l’attention sur la fillette et sur ce qu’elle
tait, et qui inquiète la maîtresse - « alors
le matin, parfois, on l’assoit devant une dame qui sent bon
la banane et le pain grillé. » Mais là
encore, elle ne sait que dire, ni comment. Le mutisme de la petite
fille (qui, sous les pinceaux de Benjamin Lacombe, apparaît
le visage grave, tandis que ses grands yeux tristes et fatigués
« boivent le monde ») est mis en mots avec
simplicité par Cécile Roumiguière, une simplicité
qui n’exclut pas la poésie et la complexité
des émotions qui traversent ce récit poignant. Les
illustrations, d’une grande finesse, s’accordent aux
mots sans les singer, les interprétant et les complétant
avec originalité, enrichissant le texte touffu - malgré
son apparente limpidité.
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Car
cet album raconte un dilemme difficile à résoudre,
même vu de l’extérieur, une histoire
de résilience et d’étouffement, d’une
souffrance qui demeurerait invisible si l’on n’acceptait
pas de s’y pencher. Le mérite de l'ouvrage
est de proposer un regard suffisamment détaché
- qui n’empêche par l’empathie - sur le
parcours de l’enfant, permettant ainsi d’en
saisir toutes les facettes : il y a certes une victime,
identifiable, mais ses bourreaux ne sont pas rejetés
en bloc et l’on comprend, à travers quelques
phrases seulement, que ces derniers ne sont pas les monstres
qu’on pourrait penser. Et si l’enfant n’a
que son silence à offrir au départ, c’est
pour dire aussi combien elle a peur pour eux.
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Le silence de
Litli, petite marionnette qui explore le monde en solitaire, à
sa manière, est d’une tout autre nature - un silence
paisible en apparence, même si Litli (son nom signifie «
petit » en islandais) se réveille d’abord dans
un univers terne et gris, en noir et blanc. Elle se lève
malgré tout et part à la recherche d’autre chose,
d’un ailleurs en couleurs. Un voyage initiatique parsemé
de dangers, de fissures, voire de gouffres, que la petite parvient
cependant à franchir, comme si une petite voix intérieure
la soutenait régulièrement dans sa quête.
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Car
l’histoire de Litli est d’abord silencieuse,
une succession de photographies lumineuses de Séverine
Thevenet, que la marionnette Litli a accompagnée
jusqu’en Islande. Les mots économes de Catherine
Leblanc, qui apparaissent de temps à autre en surbrillance
sur quelques-unes des pages - des mots qui guident et incitent
le petit personnage à aller de l’avant, à
ouvrir les yeux sur le monde - sont venus se superposer
plus tard, non pas pour troubler le silence d’un récit
en images qui aurait presque pu se suffire à lui-même,
mais pour lui donner une résonance nouvelle.
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«
Seuls les mots de Catherine Leblanc ont su faire leur place : ils
ouvraient de nouvelles portes dans mes images et dans l’histoire
», explique celle qui se dit « mariographe »,
refusant de choisir entre la photographie et les marionnettes, deux
passions qu’elle est parvenue à conjuguer dans ce beau
livre. Des mots qui se font leur place mais savent aussi se taire
quand il le faut. La « soliquiétude »,
sous-titre de l’album ? Un néologisme qui sonne juste,
un terme qui combine solitude et quiétude, « la
tranquillité douce de celui qui marche et fait naître
le monde en chemin. » Le mutisme pour mieux dire les
choses, un texte réduit au minimum afin de laisser parler
le silence et de ne pas empiéter sur le territoire des photographies
qui se succèdent.
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Dans
chacun de ces deux albums dont la démarche esthétique
est fort différente l'une de l'autre, les parcours
respectifs de l’enfant et de Litli ne sont pas similaires
au prime abord, mais le silence (apaisant ou étouffant)
et la place des mots (libérateurs ou alliés)
sont au cœur de chacun d’eux, en lien avec une
renaissance au monde et à la vie (« Viens
au monde », disent les mots à Litli, qui
redécouvre enfin les couleurs). Une vie devenue grise
et sans éclats pour la marionnette, une vie qui n’en
était plus une pour l’enfant silence, qui se
contentait de murmurer quelques lettres, à l’image
des petits pas indécis de Litli au tout début
de son aventure. Des albums qui disent l’indicible
avec délicatesse, et qui rappellent que tous nous
tendons peut-être, en fin de compte, à la quiétude.
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B.
Longre
(juin 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

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