Le fourgon des fous
un récit de Carlos Liscano

Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond, 2006

 

 

Livre-témoignage

Carlos Liscano a vingt-deux ans lorsque le régime militaire uruguayen l’envoie en prison pour des raisons politiques. Il y passera treize années de sa vie. Treize années durant lesquelles il apprendra à comprendre l’incompréhensible, à vivre l’invivable, et cela afin de pouvoir tout simplement continuer à exister sous la torture physique et psychologique. Ces treize années d’emprisonnement représenteront, pour Carlos Liscano, le passage à l’âge adulte, sous le signe de l’éveil à la réalité du combat quotidien pour survivre. Sa profonde connaissance de lui-même se fera ainsi aux rendez-vous des limites cruellement imposées par ses tortionnaires, ou bien grâce à l’extraordinaire solidarité qui lie les prisonniers. En prison il commencera à écrire, il enseignera l’espagnol, pour devenir ensuite, après sa libération et son exil en Suède, journaliste, traducteur et un des plus grands écrivains uruguayens contemporains.

Le Fourgon des Fous est un récit autobiographique parlant de la détention de l’auteur, de l’horreur de la torture à la liberté retrouvée, liberté qui s’avère problématique car insaisissable et floue dans son sens le plus profond. C’est aussi une interrogation à laquelle le lecteur lui-même se sent soumis en lisant ce livre, car nous nous retrouvons devant des questions troublantes dans leur apparente simplicité : « vivre, à quoi cela ressemble-t-il ? », vaut-il mieux se laisser tuer ou bien subir la torture ? C’est également une réflexion sur l’être humain, dans son ensemble et dans sa nature profonde : qu’est-ce que l’homme et comment doit-on se positionner par rapport à son propre être, à son propre corps, à sa propre vie ? Le corps est perçu tel un animal-ami, dont la capacité de résister aux souffrances physiques est comme une preuve d’amitié envers l’homme. Plus le corps résiste à la torture, plus on est content de cet animal-ami qui peut nous dégoûter par la crasse dans laquelle il se trouve plongé, mais qui ne nous trahit pas…

C’est un livre qui parle aussi de la complexité des relations interhumaines dans l’univers carcéral : volontairement faussées dans le but d’anéantir psychologiquement le prisonnier, ou bien marquées par la solidarité entre ceux qui partagent les mêmes souffrances et injustices. Dans un monde ou « chier est un objectif supérieur », vivre n’est que résister un jour de plus.
L’écriture de Carlos Liscano est sobre et juste, et on y devine à chaque instant la conscience - longtemps travaillée sous la torture – du fait que chaque mot est lourd de conséquences. Le récit que l’auteur nous confie dépasse l’expérience individuelle et s’inscrit dans l’universalité : l’universalité du combat pour la dignité de l’Homme, des droits élémentaires à la vie et à la liberté, de l’envie de vivre, tout simplement et malgré tout.

Corina Veleanu
(septembre 2006)

L'éditeur
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