Le procès de la vieille dame
Lionel Ray

Editions de la Différence, 2008

 

 

Les souffrances et les pouvoirs de la poésie

La poésie souffre-t-elle ? Si oui, de quoi ? De vieillesse ? Peut-on lui faire encore confiance ? Résistera-t-elle à ses propres excès, à ses propres faiblesses, aux excès et aux faiblesses du temps ? A ces questions, à d’autres encore, Lionel Ray, en vrai connaisseur, tente de répondre sans détours, en se plongeant dans les textes, en suivant son itinéraire de lecteur lucide, en rétorquant à ceux qui affirment que la vieille dame est morte : « Eh bien : cette morte-là bouge encore, on dirait même qu’elle se porte à merveille… ». Ce qui n’exclut pas, au contraire, les prises de parti : en l’occurrence, contre les productions du travail purement formel (lettrisme, spatialisme, performances et autres expériences « aventureuses »), en faveur du « chant de la langue » et du « chant du monde ». « C’est l’affirmation du lyrisme qui compte, loin de toute modalité négative du poétique. Rien de neutre mais le ré-engagement du sujet dans l’acte d’écrire », lance l’auteur à propos de Bernard Hreglich. Cela ne l’empêche pas de broder sur les mots, sur les noms de Jean Métellus ou de Guy Goffette, à la manière de Francis Ponge. Mais la broderie sur les mots n’est jamais gratuite, le ludisme est toujours signifiant.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la poésie parle au plus profond du cœur, du corps et de l’esprit de Lionel Ray. Son livre est composé d’articles écrits entre 1983 et 2007, articles que l’on peut qualifier d’études, menées dans le style et sur le ton d’un vrai lecteur, sensible, adhérant aux textes, d’un lecteur lui-même poète. De Louise Labé à Hélène Dorion (tiens donc, une femme au début, une femme à la fin), le parcours proposé est marqué à la fois par la diversité et par la fermeté du cheminement. Poètes du rien (Du Bellay, Mallarmé) ou du tout (Hugo), poètes datés mais « hors du temps », tous provoquent l’interrogation et la réflexion : sur la notion de modernité (entre « la mode et l’éternité ») à propos de Rimbaud, d’Apollinaire et de quelques autres ; sur l’écriture du bref (les haïkus, Claudel, Char…), sur les rapports entre le réel et l’imaginaire (Alain Bosquet), entre l’unicité et la démesure (Gaston Miron), entre la poésie et l’autobiographie (Georges-Emmanuel Clancier)…

« Le poète [est] en équilibre instable sur un fil, entre deux mondes, dans un autre espace ». Rien n’est jamais acquis, et souvent, pour parler de l’un, il faut en évoquer d’autres. C’est ainsi que pour arriver à Cocteau, il faut avoir recours à Queneau (bizarrement, mais leurs deux noms riment en « eau ») ; pour Supervielle, à Paul Celan ; pour Guillevic, à Valéry ; pour Métellus, à Rimbaud… Et les souvenirs personnels ne font pas défaut, qui mettent l’auteur en présence d’Aragon ou de Jean Grosjean, par exemple. Rien n’est fermé, la poésie est expression de soi et ouverture à l’autre.

Le bruit court qu’à notre époque on ne lit plus de poésie, qu’elle est noyée dans le tintamarre de la vie actuelle, de la télévision, de la chansonnette, de l’autofiction ou du roman complaisant. Pourtant la vieille dame est toujours là, bien vivante ; on s’en aperçoit pour peu que l’on se donne la peine d’aller la voir, de s’entretenir avec elle ; pour peu que l’on écoute Lionel Ray faire son « éloge de la poésie » et nous avouer : « J’écris pour ne pas vieillir ».

Jean-Pierre Longre
(mai 2008)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

http://www.ladifference.fr/

Lionel Ray, né en 1935, a reçu pour l’ensemble de son œuvre poétique le prix Goncourt de poésie et le Grand Prix de poésie de la Société des gens de lettres.
La plupart de ses livres sont disponibles aux éditions Gallimard. Il est aussi l’auteur de livres d’art et de deux monographies aux éditions Seghers, l’une consacrée à Rimbaud, l’autre à Aragon.
Il est président de l’académie Mallarmé, membre de l’académie européenne de poésie et des comités de la revue Europe, de la revue Confluences poétiques (Le Mercure de France) et du journal mensuel Aujourd’hui Poème.

http://poesiepremiere.free.fr/ray.html

http://www.fabula.org/actualites/article18600.php

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