|
Les
souffrances et les pouvoirs de la poésie
La poésie
souffre-t-elle ? Si oui, de quoi ? De vieillesse ? Peut-on lui faire
encore confiance ? Résistera-t-elle à ses propres
excès, à ses propres faiblesses, aux excès
et aux faiblesses du temps ? A ces questions, à d’autres
encore, Lionel Ray, en vrai connaisseur, tente de répondre
sans détours, en se plongeant dans les textes, en suivant
son itinéraire de lecteur lucide, en rétorquant à
ceux qui affirment que la vieille dame est morte : « Eh
bien : cette morte-là bouge encore, on dirait même
qu’elle se porte à merveille… ». Ce
qui n’exclut pas, au contraire, les prises de parti : en l’occurrence,
contre les productions du travail purement formel (lettrisme, spatialisme,
performances et autres expériences « aventureuses »),
en faveur du « chant de la langue » et du «
chant du monde ». « C’est l’affirmation
du lyrisme qui compte, loin de toute modalité négative
du poétique. Rien de neutre mais le ré-engagement
du sujet dans l’acte d’écrire », lance
l’auteur à propos de Bernard Hreglich. Cela ne l’empêche
pas de broder sur les mots, sur les noms de Jean Métellus
ou de Guy Goffette, à la manière de Francis Ponge.
Mais la broderie sur les mots n’est jamais gratuite, le ludisme
est toujours signifiant.
 |
Et
le moins que l’on puisse dire, c’est que la poésie
parle au plus profond du cœur, du corps et de l’esprit
de Lionel Ray. Son livre est composé d’articles
écrits entre 1983 et 2007, articles que l’on
peut qualifier d’études, menées dans le
style et sur le ton d’un vrai lecteur, sensible, adhérant
aux textes, d’un lecteur lui-même poète.
De Louise Labé à Hélène Dorion
(tiens donc, une femme au début, une femme à
la fin), le parcours proposé est marqué à
la fois par la diversité et par la fermeté du
cheminement. Poètes du rien (Du Bellay, Mallarmé)
ou du tout (Hugo), poètes datés mais «
hors du temps », tous provoquent l’interrogation
et la réflexion : sur la notion de modernité
(entre « la mode et l’éternité
») à propos de Rimbaud, d’Apollinaire
et de quelques autres ; sur l’écriture du bref
(les haïkus, Claudel, Char…), sur les rapports
entre le réel et l’imaginaire (Alain Bosquet),
entre l’unicité et la démesure (Gaston
Miron), entre la poésie et l’autobiographie (Georges-Emmanuel
Clancier)… |
«
Le poète [est] en équilibre instable sur un fil, entre
deux mondes, dans un autre espace ». Rien n’est
jamais acquis, et souvent, pour parler de l’un, il faut en
évoquer d’autres. C’est ainsi que pour arriver
à Cocteau, il faut avoir recours à Queneau (bizarrement,
mais leurs deux noms riment en « eau ») ; pour Supervielle,
à Paul Celan ; pour Guillevic, à Valéry ; pour
Métellus, à Rimbaud… Et les souvenirs personnels
ne font pas défaut, qui mettent l’auteur en présence
d’Aragon ou de Jean Grosjean, par exemple. Rien n’est
fermé, la poésie est expression de soi et ouverture
à l’autre.
Le bruit court
qu’à notre époque on ne lit plus de poésie,
qu’elle est noyée dans le tintamarre de la vie actuelle,
de la télévision, de la chansonnette, de l’autofiction
ou du roman complaisant. Pourtant la vieille dame est toujours là,
bien vivante ; on s’en aperçoit pour peu que l’on
se donne la peine d’aller la voir, de s’entretenir avec
elle ; pour peu que l’on écoute Lionel Ray faire son
« éloge de la poésie » et nous
avouer : « J’écris pour ne pas vieillir
».
Jean-Pierre
Longre
(mai 2008)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

http://www.ladifference.fr/
Lionel
Ray, né en 1935, a reçu pour l’ensemble
de son œuvre poétique le prix Goncourt de poésie
et le Grand Prix de poésie de la Société des
gens de lettres.
La plupart de ses livres sont disponibles aux éditions Gallimard.
Il est aussi l’auteur de livres d’art et de deux monographies
aux éditions Seghers, l’une consacrée à
Rimbaud, l’autre à Aragon.
Il est président de l’académie Mallarmé,
membre de l’académie européenne de poésie
et des comités de la revue Europe, de la revue Confluences
poétiques (Le Mercure de France) et du journal mensuel
Aujourd’hui Poème.
http://poesiepremiere.free.fr/ray.html
http://www.fabula.org/actualites/article18600.php
Derniers
articles
|