Lily Love Peacock
de Fred Bernard

Casterman, collection Ecritures, 2006

 

 

Un auteur complet

Cela commence dans un paysage bucolique et paisible où, en voix off, on entend la narratrice. Puis on se rapproche et l’on voit Lily et Rubis sous la pluie, sous un arbre, dans une voiture décapotée. Elles attendent le beau temps mais décident finalement de continuer leur route mouillée. Elles croisent un camion et c’est l’accident ! Toute la vie leur revient « aussi clairement qu’une pluie d’étoiles filantes dans le désert. » Retour en arrière vers la vie de Lily Love Peacock. Lily est belle, grande, brune, elle fait la moue à la une des magazines de mode du monde entier, prend l’air de dédain qu’affichent les mannequins, allez savoir pourquoi ! Lily parcourt le monde, va d’avion en avion, de rencontres éphémères en copines déracinées. Lily est seule et elle s’ennuie, gosse de riche en mal de vivre. A New York, elle rencontre une shampouineuse qui porte un alien tatoué sur l’épaule gauche, Rubis Rachmaninov, avec laquelle elle se lie d’une vraie amitié qui lui tient chaud, la faire rire et lui donne envie de vivre mieux. Rubis a un vrai appétit de vie, elle est drôle, énergique, et elle ne mâche pas ses mots quand il s’agit de porter sur notre monde un regard aiguisé. Rubis aime la musique, joue de la guitare. Lily aime chanter et chante bien. Ces deux-là étaient faites pour se rencontrer. La vie de Lily change, devient plus belle, plus réelle ; elle se confie à Rubis, lui raconte son enfance africaine au Kenya, son père qui y dirigeait un parc protégé, sa grand-mère, Jeanne Picquigny, ses amis africains… Avec Rubis, elle part à la rencontre de sa famille qu’elle avait perdue de vue. Avec Rubis toujours et ses copains musiciens, elle donne des concerts et fait un disque…


Les deux autres albums de Fred Bernard sont parus au Seuil, La Tendresse du crocodile (2003) et L’Ivresse du poulpe (2004). Le premier raconte l’histoire de Jeanne Picquigny, la grand-mère de Lily ! La toute première histoire de Jeanne avait elle-même fait l’objet d’un album dessiné par Roca et publié chez Albin Michel en 2001, Jeanne et le Mokélé.

Fred Bernard, que l’on connaissait surtout à travers les histoires qu’il écrit dans de beaux albums dessinés par son complice François Roca, signe son troisième album de bande dessinée. Il s’affirme donc comme un auteur complet qui excelle à dire l’indicible et les sentiments enfouis, qui sait montrer, suggérer avec une évidente simplicité et beaucoup de justesse et de pudeur à la fois. Son dessin est efficace, simple, direct et très personnel. On le reconnaît sans hésitation. Il est au service d’une narration fluide, aux enchaînements impeccables. Il alterne des scènes intimes, douces ou dramatiques, où le jeu des regards et le langage des corps jouent à plein, avec de grandes planches aux décors urbains ou africains qui permettent au lecteur de respirer et de prendre du champ. Le récit à la première personne est scandé par des textes de chansons, où figurent des lieux et des dates, qui donnent des repères aux lecteurs en suivant Lily dans ses périples et dans sa quête d’autre chose. On prend infiniment de plaisir à lire cet album très réussi, où il y a de la vie, de la joie et du désespoir parfois, où l’on entend sans cesse comme une espèce de petite musique nostalgique très envoûtante, qui est celle que chacun pourrait entendre s’il s’écoutait et se retournait parfois sur sa vie. C’est aussi sans doute ce sentiment de familiarité qui accroche !

Catherine Gentile
(décembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

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