Spirit, Le dieu rocher
(Dargaud, 1998)

 

Inaccessible immortalité

Le graphisme de cet ouvrage évoque d'emblée le manga, mais l'auteur, Chinois et Hongkongais, s'inspire avant tout des récits mythologiques de la Chine ancienne et nous propose là, dans cet album paru en 1993 dans son pays, une histoire d'amour hors du commun, à laquelle se mêlent violence, arts martiaux et fantastique.
Spirit, le dieu Rocher, un homme immortel, est prisonnier de la montagne, et seuls son visage et ses mains sont visibles, le reste de son corps se devinant sous la pierre ; chaque année, ses petits-neveux, Zhang Cho, la narratrice, et son grand frère Zhang Lo, gravissent la montagne pour lui rendre visite, brisant, quelques heures durant, sa solitude. Mais dans cet endroit battu par les vents ou la neige, se retrouvent aussi des guerriers, qui viennent combattre au nom de leur clan, sous les yeux impuissants de Spirit, comme pour lui rendre hommage. Des combats auxquels les deux enfants sont un jour confrontés et obligés de prendre part.

Les traits acérés des scènes guerrières (que tranchent parfois la douceur d'un visage épuré ou l'immensité immaculée du paysage montagnard) mettent en valeur les mouvements rapides et saccadés des combattants, dont les voltiges et autres acrobaties sont habilement capturées par l'illustrateur, de façon particulièrement originale. De même, les planches prennent vie sous nos yeux, grâce à une alternance calculée de diverses "prises de vue", où les personnages apparaissent soit comme des êtres minuscules confrontés à la vaste nature, soit en très gros plan ou en plans renversés : une façon d'accélérer les gestes de bravoure, les émotions successives que l'on lit sur les visages des personnages et d'établir un contraste souvent saisissant entre les différents partis.

Plus on avance dans le récit, plus les liens entre les différents personnages se complexifient et par instants, la chaîne narrative n'est pas aisée à suivre ; mais on se laisse porter par le graphisme mouvementé de Li Chi Tak et par l'amour éternel que Spirit éprouve pour Chai Song, dont il est séparé depuis un siècle. Au-delà de l'aventure de surface, Spirit se lit aussi comme une belle allégorie de la condition humaine, écartelée entre le bien et le mal, la bravoure et la lâcheté, la loyauté et la trahison. De même, la fable de l'homme aspirant à l'immortalité comporte une morale mesurée, censée nous détourner à jamais de ce fantasme dangereux, "un trop lourd fardeau".

B. Longre
(mai 2004)

Chine, du côté des livres

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