|
Un
roman-scandale, qui dévoile le scandaleux...
Pour
composer cette fable cruelle, Li Ang, écrivaine taïwanaise
(et qui le revendique) s'est inspirée d'un fait divers, l'histoire
d'une femme condamnée à mort pour avoir égorgé
son mari, lui-même boucher... L'ouvrage s'ouvre sur une coupure
de presse racontant le crime, dans laquelle Chen Lin Shi, la meurtrière,
est dépeinte comme une "perverse", une
femme "adultère" : « tout le
monde sait, en effet, qu'un meurtre conjugal est presque toujours
la conséquence d'un adultère » écrit
le journaliste, en dépit de l'absence d'un quelconque amant...
Mais la morale est sauve : elle sera fusillée, pour l'exemple,
« en ces temps incertains où des femmes réclament,
à l'instar des occidentales, une quelconque égalité
avec les hommes (...) Faisant fi des principes millénaires
qui ont toujours régi le comportement des femmes vertueuses.»
Cette introduction, volontairement placée là, résonne
comme un avertissement à l'encontre de celles qui oseraient
formuler leur émancipation et ainsi déstabiliser un
équilibre social reposant sur la toute-puissance masculine
et son pendant, la toute-soumission féminine...
Le récit détaillé qui va suivre (celui des
tortures mentales et physiques subies par la jeune femme, des mois
durant), contrairement à l'article posé en exergue,
reste de l'ordre du constat, un constat implacable, certes, mais
qui n'est assorti aucun commentaire autorial, d'aucune complaisance
malsaine, d'aucun jugement moral ouvertement exprimé : simple
exposé dans lequel les faits parlent d'eux-mêmes et
suffisent à faire comprendre où se niche le mal et
la véritable amoralité, comment la société
les engendre et les nourrit – une société incarnée
par quelques personnages archétypes ; que ce soit l'oncle
de la jeune fille (qui l’a dépouillée de ses
biens en à la mort de son père et qui s'en débarrasse
la mariant à une brute), les commères du quartier
(qui condamnent sans scrupules la femme incapable de supporter sans
broncher les assauts sexuels d'un mari lubrique) ou l’époux
lui-même, d'une perversité sans bornes, qui voit peu
de différence entre l'acte sexuel et le fait d'égorger
un cochon, ces deux activités quotidiennes lui apportant
la même jouissance.
Le mobile du crime que commettra Lin Shi est limpide, même
si ses ramifications sont nombreuses et complexes : la société
tout entière est en faute, son archaïsme, sa cruauté
et son absence d'humanisme ; quand un homme ne voit en sa femme
qu'une bête apeurée (et les métaphores, identifiant
la jeune épouse à un animal sur le point d'être
abattu, abondent tout au long du texte) et qu’un objet sexuel,
que les autres approuvent, il semble logique de penser que c'est
toute une communauté qui est complice.
 |
Dans
le même temps, Lin Shi se pose bien sûr en victime,
en agneau sacrificiel, humiliée, violée, battue,
manipulée et on en passe, sur l'autel de cette société
cruelle, mue par l’appât du gain, par un sens
de l'honneur faussé et surtout, par une pauvreté
inimaginable, qui peut mener au pire (sa mère n'a-t-elle
pas perdu la vie pour s'être vendue à un soldat
de passage, qui lui avait fait don, en échange de
son corps, de deux poignées de riz ?). Et même
si le lecteur ressent quelque pitié, à défaut
de compassion, pour la jeune femme, il voit surtout en elle
l'incarnation d'une soumission et d'une fatalisme impossibles
à déloger des esprits : «elle avait
l'habitude, depuis de nombreuses années, d’endurer
toutes sortes de maux, et elle savait qu'ils finissent bien
un jour par s'en aller.» |
De
même, les voisines lui intiment de ne pas se plaindre de son
sort, estimant qu'elle est « quand même née
sous une bonne étoile puisqu'elle n'avait à s'occuper
que de deux personnes (...) Et qu’elle n'était pas
obligée d'aller travailler aux champs ou de sortir en mer
pour gagner sa vie. - ce genre de bonheur, d'habitude, ne s'obtient
qu'au bout de plusieurs générations !»
Ainsi, la folie qui gagne la jeune femme se double d'un sentiment
de culpabilité inébranlable, quand bien même
chaque jour et chaque nuit sont un enfer...
Au-delà de la sordide destinée de Lin Shi, admirablement
retracée, réinventée par Li Ang, c’est
le procès de tout un monde qui est fait, de ses traditions
et ses superstitions aussi, de peurs irrationnelles et ancestrales
qui freinent toute avancée humaine, et de la mainmise masculine
sur la moitié de l'humanité, les femmes, une dictature
infondée qui reflète sans nul doute le régime
politique qui sévissait encore à Taiwan quand ce roman
fut écrit, en 1983. La sombre vision que nous propose l'auteure,
une militante progressiste dans son pays, rappelle le génie
d'un Zola, tout en sous-entendant que la rédemption est inaccessible.
Mais le pessimisme ambiant ne doit pas nous faire oublier que la
situation politique, en vingt ans, a changé à Taiwan,
pays qui a pu prouver qu'après la tyrannie, une vision démocratique
pouvait être envisagée, et que dans ce cas, ces transformations
et ces progrès à grande échelle peuvent s'exporter
dans la sphère domestique et individuelle. Il demeure que
ce roman est une belle fresque, certes cruelle et sans complaisance,
mais que le lecteur occidental accueillera avec bonheur.
B.
Longre
(avril 2004)

http://www.denoel.fr
http://www.wooster.edu/chinese/Chinese/courses/chinese_youth/
http://www-ms.cc.ntu.edu.tw/~chyliao/p/garden.htm
|