Tuer son mari
traduit du chinois par
Alain Peyraube et Hua-Fang Vizcarra
Denoël, 2004

 

Un roman-scandale, qui dévoile le scandaleux...

Pour composer cette fable cruelle, Li Ang, écrivaine taïwanaise (et qui le revendique) s'est inspirée d'un fait divers, l'histoire d'une femme condamnée à mort pour avoir égorgé son mari, lui-même boucher... L'ouvrage s'ouvre sur une coupure de presse racontant le crime, dans laquelle Chen Lin Shi, la meurtrière, est dépeinte comme une "perverse", une femme "adultère" : « tout le monde sait, en effet, qu'un meurtre conjugal est presque toujours la conséquence d'un adultère » écrit le journaliste, en dépit de l'absence d'un quelconque amant... Mais la morale est sauve : elle sera fusillée, pour l'exemple, « en ces temps incertains où des femmes réclament, à l'instar des occidentales, une quelconque égalité avec les hommes (...) Faisant fi des principes millénaires qui ont toujours régi le comportement des femmes vertueuses.» Cette introduction, volontairement placée là, résonne comme un avertissement à l'encontre de celles qui oseraient formuler leur émancipation et ainsi déstabiliser un équilibre social reposant sur la toute-puissance masculine et son pendant, la toute-soumission féminine...

Le récit détaillé qui va suivre (celui des tortures mentales et physiques subies par la jeune femme, des mois durant), contrairement à l'article posé en exergue, reste de l'ordre du constat, un constat implacable, certes, mais qui n'est assorti aucun commentaire autorial, d'aucune complaisance malsaine, d'aucun jugement moral ouvertement exprimé : simple exposé dans lequel les faits parlent d'eux-mêmes et suffisent à faire comprendre où se niche le mal et la véritable amoralité, comment la société les engendre et les nourrit – une société incarnée par quelques personnages archétypes ; que ce soit l'oncle de la jeune fille (qui l’a dépouillée de ses biens en à la mort de son père et qui s'en débarrasse la mariant à une brute), les commères du quartier (qui condamnent sans scrupules la femme incapable de supporter sans broncher les assauts sexuels d'un mari lubrique) ou l’époux lui-même, d'une perversité sans bornes, qui voit peu de différence entre l'acte sexuel et le fait d'égorger un cochon, ces deux activités quotidiennes lui apportant la même jouissance.
Le mobile du crime que commettra Lin Shi est limpide, même si ses ramifications sont nombreuses et complexes : la société tout entière est en faute, son archaïsme, sa cruauté et son absence d'humanisme ; quand un homme ne voit en sa femme qu'une bête apeurée (et les métaphores, identifiant la jeune épouse à un animal sur le point d'être abattu, abondent tout au long du texte) et qu’un objet sexuel, que les autres approuvent, il semble logique de penser que c'est toute une communauté qui est complice.

Dans le même temps, Lin Shi se pose bien sûr en victime, en agneau sacrificiel, humiliée, violée, battue, manipulée et on en passe, sur l'autel de cette société cruelle, mue par l’appât du gain, par un sens de l'honneur faussé et surtout, par une pauvreté inimaginable, qui peut mener au pire (sa mère n'a-t-elle pas perdu la vie pour s'être vendue à un soldat de passage, qui lui avait fait don, en échange de son corps, de deux poignées de riz ?). Et même si le lecteur ressent quelque pitié, à défaut de compassion, pour la jeune femme, il voit surtout en elle l'incarnation d'une soumission et d'une fatalisme impossibles à déloger des esprits : «elle avait l'habitude, depuis de nombreuses années, d’endurer toutes sortes de maux, et elle savait qu'ils finissent bien un jour par s'en aller.»

De même, les voisines lui intiment de ne pas se plaindre de son sort, estimant qu'elle est « quand même née sous une bonne étoile puisqu'elle n'avait à s'occuper que de deux personnes (...) Et qu’elle n'était pas obligée d'aller travailler aux champs ou de sortir en mer pour gagner sa vie. - ce genre de bonheur, d'habitude, ne s'obtient qu'au bout de plusieurs générations !» Ainsi, la folie qui gagne la jeune femme se double d'un sentiment de culpabilité inébranlable, quand bien même chaque jour et chaque nuit sont un enfer...
Au-delà de la sordide destinée de Lin Shi, admirablement retracée, réinventée par Li Ang, c’est le procès de tout un monde qui est fait, de ses traditions et ses superstitions aussi, de peurs irrationnelles et ancestrales qui freinent toute avancée humaine, et de la mainmise masculine sur la moitié de l'humanité, les femmes, une dictature infondée qui reflète sans nul doute le régime politique qui sévissait encore à Taiwan quand ce roman fut écrit, en 1983. La sombre vision que nous propose l'auteure, une militante progressiste dans son pays, rappelle le génie d'un Zola, tout en sous-entendant que la rédemption est inaccessible. Mais le pessimisme ambiant ne doit pas nous faire oublier que la situation politique, en vingt ans, a changé à Taiwan, pays qui a pu prouver qu'après la tyrannie, une vision démocratique pouvait être envisagée, et que dans ce cas, ces transformations et ces progrès à grande échelle peuvent s'exporter dans la sphère domestique et individuelle. Il demeure que ce roman est une belle fresque, certes cruelle et sans complaisance, mais que le lecteur occidental accueillera avec bonheur.

B. Longre
(avril 2004)

http://www.denoel.fr

http://www.wooster.edu/chinese/Chinese/courses/chinese_youth/

http://www-ms.cc.ntu.edu.tw/~chyliao/p/garden.htm